Boys don’t cry

Qu’est-ce que le bonheur ?
Cette question n’attendait pas de réponse précise puisqu’il existait, à peu de choses
près, autant de formes de bonheur qu’il existait d’êtres humains. Certaines formes
se rejoignaient mais il y avait toujours cette petite touche personnelle qui permettait
de se différencier les uns des autres. Question de caractère.

Cette question hantait à présent Jean-Philippe, JP pour les proches. Ce
quadragénaire n’avait pas de vie exceptionnelle, pas de situation professionnelle
enviable, pas de vie privée trépidante, une existence somme toute banale. Mais
n’était-ce justement pas au cœur de cette banalité universelle que l’on retrouvait
finalement l’exceptionnel ? Par exceptionnel, il faut comprendre l’unicité, la beauté
de cette vie donnée puis fatalement reprise, donc limitée. C’est sûrement cette
limitation, cette donnée temporelle qui la rend si belle, si exceptionnelle. Nous
vivons tous des moments de joie, nous rions et puis l’instant d’après, dans une
schizophrénie quasi-quotidienne, nous souffrons, nous pleurons.
JP n’échappait pas à la règle. Il avait eu ses moments de bonheur et il en aurait
certainement d’autres mais demain, il allait affronter sa propre peine. Il allait
endurer ces moments auxquels nous devons tous faire face à un moment de cette
vie qui reste néanmoins fabuleuse. Il apprécierait d’autant plus les futurs moments
de joie qui suivraient. Ayant eu conscience de la tristesse, l’être humain n’en
savoure-t-il pas plus cette joie quand il la rencontre ? Vaste débat !
Assis dans son fauteuil club, il regardait quelques albums photos qu’il avait sorti de
l’armoire qui trônait au milieu du salon de son appartement. Cette armoire, vestige
qu’il avait sauvé de la vente « sauvage » par ses parents, de la maison familiale, était
tout ce qu’il lui restait de ses grands-parents.
Cet album photo avait pour titre 90’s, ça sonnait comme une compil musicale qui
allait agrémenter la soirée dont JP, tournant les pages, en allait être le DJ. Il tomba
sur une photo de lui avec Max, son meilleur ami, ils n’avaient guère plus de 20 ans à
l’époque. JP sourit en voyant ce cliché. Il se souvenait très bien de l’endroit où il
avait été pris, c’était chez Marion. Et cette soirée avait été mémorable…
Il sortit une cigarette du paquet situé sur la table basse, se l’alluma puis se replongea
dans ses souvenirs. Sa tête bascula en arrière, il recracha la première bouffée et
ferma les yeux pour un voyage temporel.
1996…C’était pour les 20 ans de Marion. Ses parents lui avaient laissé
l’appartement pour le week-end et étaient partis se mettre au vert dans leur maison
de campagne en évitant de se poser trop de questions sur l’issue de la soirée
d’anniversaire de leur fille, sur l’état de l’appartement quand ils allaient rentrer ou
encore sur le taux d’alcoolémie des protagonistes.
La platine CD crachait Boys don’t cry des Cure. La fête battait son plein, la jauge
portée à une quarantaine de jeunes serait dès le lendemain ramené à une quinzaine
lors du débrief paternel…
En attendant, quand certains se déhanchaient sur le morceau de la bande à Robert
Smith, d’autres plus cachottiers, s’étaient réfugiés dans les différentes chambres de
l’appartement afin de vérifier l’adage biologique qui veut que lorsque l’on est
éméché, l’acte sexuel s’en trouve rallongé…
JP et Max se trouvaient devant le buffet et grignotaient tout ce qui se présentait
devant eux, chips, quiches diverses et variées ou encore tranches de saucisson
établissant l’équilibre alimentaire de tout jeune qui se respecte !
— Faut que j’me la fasse…dit JP à Max en avalant une part de quiche.
— Quoi ? fit Max en haussant la voix comme pour couvrir la musique.
— Marion, faut que j’me la fasse…
— Et son mec qu’est dans la cuisine, t’en fais quoi ? répondit Max en souriant.
— J’l’emmerde…fit JP en vidant son gobelet de vodka-orange.
A cette réponse, Max leva les yeux au ciel et prit une profonde respiration. Tout
cela n’augurait rien de bon pour la tranquillité de la soirée…
JP se dirigea alors vers Marion qui dansait au milieu d’autres amis et la prit dans ses
bras à la surprise générale. Sa main descendit le long de sa colonne vertébrale pour
se poser fermement sur ses fesses rebondies. Avant que Marion ne puisse réagir,
Thomas, l’officiel du moment, se fraya un chemin jusqu’à eux, arracha Marion des
griffes de l’impertinent qu’il poussa violemment sur le canapé. Ce dernier se releva
et vint coller son visage sur celui de Thomas. La musique s’arrêta.
— T’es sérieux bonhomme ? dit JP un brin surpris par cette rébellion inhabituelle
chez ce rival déclaré.
— Touches pas à Marion ! fit Thomas plein d’assurance.
— Ah ouais ! Et qui va m’en empêcher ? Toi ? répondit JP en riant. Monsieur veut
se la jouer prince charmant qui sauve sa belle ? Mais ta nana, elle attend que ça mon
lapin…
— Ah ouais ? rétorqua Thomas.
— Ouais !
— Vas-y développe…dit Thomas.
Max s’interposa entre les deux et tenta de désamorcer la bombe qui se préparait à
exploser. Max connaissait bien JP. Il savait que lorsque son pote était parti de la
sorte, il se devait d’écourter les échanges afin de partir le plus rapidement sinon la
soirée finirait à n’en pas douter en eau de boudin…
— Non, non ! Il va rien développer du tout ! dit Max en prenant JP par le bras.
Viens, on y va…
— Attends ! On commence à s’amuser, Max ! fit JP. Môssieur Thomas veut savoir,
je vais lui dire.
JP se retourna vers Thomas en riant de la connerie qu’il allait bientôt sortir et qui
ne serait pas propice à un rapprochement pacifique des deux lascars. Et Max le
savait…
— Ta meuf mon pote…ajouta JP. Elle gueulait tellement au plumard hier soir qu’tu
sais quoi ?
— Ben non, j’attends la chute justement ! répondit Thomas en serrant la mâchoire.
— Que pour le bien-être de mes oreilles, j’ai préféré finir dans ta mère, à la
cool…fit JP d’un sourire narquois.
— Et merde…fit Max.
De rage, Thomas sauta sur JP, lui décocha un coup de poing qui finit dans l’épaule
de ce dernier. Max et d’autres tuèrent dans l’œuf ce début de pugilat en les séparant.
Max poussa JP vers la porte d’entrée en prenant soin au passage « d’emprunter »
deux bouteilles de whisky.
Alors que Thomas continuait à les invectiver, Max se retourna alors, laissant JP
dans l’embrasure de la porte, et se dirigea vers Thomas, tout surpris de cette volteface.
— Hey Machin ? fit Max à Thomas. Tu me files son numéro ?
— Quel numéro ? fit Thomas interloqué par cette question.
— Bah, celui de ta mère…fit Max, pas peu fier de ce coup de grâce.
— Putain ! Si je te chope ! T’es mort…connard ! Tu m’entends, t’es mort… fit
Thomas, ivre de rage et à nouveau maintenu par deux ou trois amis.
Max et JP franchirent alors la porte en riant de plus belle.
Après avoir descendu le grand escalier de l’immeuble, ouvert la grande porte
cochère, les deux comparses se retrouvèrent dans la rue et se dirigèrent vers la
voiture de Max. Une fois à l’intérieur, Max mit le contact, la radio balança Night in
white satin des Moody Blues, il démarra en trombe puis quelques instants plus tard,
exprima sa colère.
— Tu fais chier ! Merde ! s’emporta-t-il.
— Ooohh ça va ! fit JP en souriant.
— Non, ça va pas ! C’est tout le temps pareil avec toi !
— Non, mais attends ! T’as vu la chaudière qui s’trimballe, c’est d’la légitime
défense…Allez fais le bisou à ton JP…
— Putain ! Tu fais quand même chier fit Max en soupirant puis lui souriant. Bon,
on se termine où maintenant ?
— Ben…chez sa mère…non ? répondit JP.
Les deux éclatèrent de rire.
JP ferma l’album et écrasa son mégot dans le cendrier, l’air satisfait de s’être
remémoré ces souvenirs. Il pleuvait. Un de ces orages d’été qui vient rafraîchir une
chaude journée en exhalant un parfum de terre humide. JP se repassait une partie
de sa vie en attendant, bien malgré lui, la prochaine épreuve de sa vie dont il
retardait l’échéance. L’horloge tournait et demain il espérait être prêt à l’affronter.
Alors qu’il remettait l’album en place dans l’armoire, il tomba sur une petite boîte
en bois qu’il ouvrit. Il y trouva des photos de lui avec Max, de sa mère et d’une
femme qu’il connaissait bien. Eva…
Max prit les clichés et la même réflexion philosophique que pour l’album photo lui
revint. Nous passons d’excellents moments sans nous douter que la fin peut arriver
à n’importe quel moment. On naît, on vit, on meure…JP ferma à nouveau les yeux
et reprit son voyage.
2008…Il vivait depuis plusieurs mois déjà avec Eva, une brune sensuelle au
caractère affirmé pour ne pas dire volcanique.
Max et lui arrivèrent devant la porte d’entrée de l’appartement que JP partageait
donc avec elle. Ils ouvrirent la porte et tombèrent sur Eva, assise sur le canapé et
qui semblait les attendre. Le regard noir d’Eva plantait en quelque sorte le décor. JP
se râcla la gorge tandis que Max sourit.
— Salut ma belle ! fit JP. Ça va ?
— Oui, ça va…répondit laconiquement Eva qui, après avoir bu une gorgée de vin,
reposa le verre sur le petit guéridon situé à côté d’elle.
— Salut Eva ! fit Max qui souriait encore.
En guise de réponse, Eva lui jeta un regard d’une telle froideur que Max rangea son
sourire et décida de regarder ses chaussures, l’air emprunté.
— T’étais où ? dit-elle en se tournant à nouveau vers JP.
— Bah, avec Max ! fit-il dans une ultime tentative assez désespérée de détente de
l’atmosphère.
— J’ai pas dit avec qui mais où ! répondit-elle en s’allumant une cigarette de façon
mécanique.
— Ah ! On buvait un verre dans un troquet pas loin…répondit JP de façon évasive.
— Hmm…fit-elle en jetant une nuisette noire aux pieds de JP. Tu m’expliques ?
— Bon ben j’y vais moi ! dit Max guère intéressé par l’explication de texte qui allait
bientôt suivre.
— Bah ! Tu m’as dit qu’on mangeait ensemble ! Reste Max !
— Non mais j’suis mal garé, tout ça quoi…
— Hein ! Mais d’où t’es mal garé ? On est venu en métro ! fit JP complètement
abasourdi par la réponse de son ami.
— Ouais…fit Max en embrassant JP sur la joue comme pour lui souhaiter bonne
chance. Allez, on s’appelle ! Salut Eva ! crût-il bon d’ajouter.
— Mais…Max…Hey mec ! dit JP en essayant de le rattraper.
La porte claqua et on entendit, au travers de celle-ci, Max dévaler les escaliers. JP se
retourna vers Eva qui rompit le silence assourdissant de leur solitude commune.
— Alors ! c’est quoi ça ? répéta-t-elle en montrant la nuisette.
— Une chose est sûre ! C’est pas à moi fit JP, persuadé qu’il allait finir par la faire
rire tout en trouvant un alibi en béton.
— Dégage…dit-elle de façon autoritaire.
Eva se leva et se dirigea vers la fenêtre au pied de laquelle se tenait un sac de sport
qu’elle prit soin de jeter violemment dans la direction de JP.
— Tes affaires sont prêtes. Dégage maintenant…
— Hein ! Mais c’est vieux tout ça ! On va pas se prendre la tête pour ça…ma puce !
Ah non, on ne se prend pas la tête, je te quitte, c’est plus simple…c’est la deuxième
fois. Enfin la deuxième fois que je suis au courant…Allez dégage…DÉGAGE !!!
— Mais…ma chérie…
— Fous le camp !!! Va rejoindre tes putes ! fit-elle en lui lançant son verre de vin
que JP esquiva par miracle.
— Hé doucement ! fit JP qui ramassa le sac contenant ses affaires. Des putes ? Non
mais ça va pas…
Le regard d’Eva n’incitait pas JP à s’asseoir pour tenter d’apporter une explication
plausible à la présence de cette nuisette. Il se dirigea alors vers la porte en se disant
qu’il reviendrait demain pour tenter…l’impossible !
— Surtout que techniquement, c’est pas des putes…rajouta-t-il en ouvrant la porte.
— Quoi ? fit Eva surprise aussi bien par sa réponse que par l’audace dont il avait
fait preuve pour l’asséner.
— Ben oui…J’ai jamais payé…fit JP en fermant la porte derrière lui.
Il entendit quelque chose se briser sur la porte. Certainement un autre verre qu’Eva
venait de jeter. Les portes des voisins commençaient à s’entre ouvrir, laissant
apparaître les visages de curieux à l’affût d’un ragot qu’ils pourraient partager le
lendemain en se croisant dans l’immeuble.
—Rentrez chez vous, bande de manges-merdes ! hurla JP à leur adresse en
descendant les escaliers.
Lorsqu’il ouvrit les yeux, le soleil commençait à poindre le bout de son nez. Il
s’était endormi à l’évocation de ses souvenirs. Il n’avait bien sûr pas pris le soin de
se déshabiller et s’était littéralement vautré dans le canapé. Il se leva et se dirigea
vers la salle de bain dans l’espoir de prendre une douche qu’il espérait salvatrice et
réparatrice au vu de la journée qui s’annonçait compliquée d’un point de vue
émotionnel. On frappa à la porte.
— C’est ouvert !
Il entendit les grincements de l’ouverture et de la fermeture de la porte puis des pas
se diriger vers la salle de bain. La porte s’ouvrit et Max apparut.
— Ça va ? dit-il.
— Ouais…fit JP en souriant contre-nature. Je fais au plus vite.
— Ok ! Je t’attends dans le salon, je vais faire du café ! répondit Max avec un
regard rempli de compassion.
JP réapparut une dizaine de minutes plus tard, douché, rasé de près. Il traversa le
salon pour se rendre dans sa chambre afin de s’habiller. Il ferma la porte derrière lui
puis se posa un instant sur son lit. Il était perdu, comme un enfant qui tente
d’obtenir des réponses de la part d’adultes qu’il ne comprend pas.
Enfin il se leva et se dirigea vers la penderie d’où il extirpa une housse à l’intérieur
de laquelle se trouvait un costume qu’il jeta sur le lit. Il prit également les
chaussures qu’il avait pris soin de cirer la veille. Elles brillaient et c’était bien là le
seul motif de satisfaction qu’il aurait aujourd’hui.
Une fois habillé, il s’assied à nouveau sur le lit puis fit un rapide panorama de la
pièce et des cadres photos qui s’y trouvaient. Le portrait de sa mère situé sur la
commode près du lit semblait lui parler. JP lui sourit puis prit sa tête à deux mains.
Quelques larmes roulèrent sur ses joues. Max ouvrit la porte.
— Désolé mon pote mais faut y aller, la voiture est en bas ! dit-il. Tout le monde
est là. Pour les fleurs, je me suis occupé de tout. Elles seront livrées directement à
l’église.
— Merci. J’arrive. Je vous rejoins. Je me prends deux petites minutes avant…
— JP ?
— Hmmm ?!
— Je sais que c’est banal à dire mais…on est tous avec toi mon pote ! Je…je serai
toujours là ! dit Max.
— Ouais, je sais ! dit JP qui, se levant, prit Max dans ses bras. Merci pour tout,
merci d’être là !
— Normal ! T’aurais fait la même chose ! répondit Max. Bon je te laisse, je vais
rejoindre les autres en bas. A tout de suite.
Quelques minutes passèrent puis JP prit sa veste, sortit de sa chambre pour se
diriger vers la cuisine où Max lui avait fait couler un café. Il l’avala très rapidement.
Il fallait y aller maintenant. L’heure n’était plus au questionnement. Il devait faire
face, entouré de ses proches certes, mais finalement un peu seul dans cette épreuve.
Il avait tant redouté ce jour. Cette petite minute où le silence se fait lourd, où la
Terre s’ouvre pour vous engloutir. Tous les sentiments s’entremêlent. On y
retrouve de la colère, de l’injustice, de la peur et tout ceci mène irrémédiablement à
une forme de fatalité.
L’orgue retentit dans l’église et ajouta son caractère cataclysmique à la solennité du
moment. Parmi tous les sentiments qu’avait eu JP, seule la peur était restée.
Face à l’autel, il sentit quelqu’un arriver derrière lui et se placer à ses côtés. Eva était
resplendissante dans sa robe d’un blanc immaculée. Elle lui sourit. Il se retourna
alors vers Max qui se tenait au premier rang avec les alliances dans les mains. Il jeta
un regard à JP. Un de ces regards qui voulait dire « Comment t’en es arrivé là,
mec ? ».
Il avait donc accepté de l’épouser. Plus étonnant encore, elle le lui avait proposé
malgré le « passif » que traînait JP. Était-elle amoureuse au point de se dire qu’elle
réussirait à le changer ? Où était-elle tout simplement maso ?
JP n’entendait plus le brouhaha autour de lui. Il était comme anesthésié mais dans
un dernier baroud d’honneur, il chercha une porte de sortie et tomba sur Marion, la
fameuse « chaudière » de ses jeunes années. Elle était toujours aussi sexy, la
bougresse. Il lui sourit, elle se pinça la lèvre inférieure et lui décocha un regard
quelque peu évocateur… JP se retourna vers la croix surplombant l’autel et fit face
au Christ qui semblait le désapprouver. JP lui fit une moue comme pour plaider
coupable et sourit dans la foulée à la pensée qui lui traversait l’esprit : Malgré les
obstacles et la dureté de la vie, l’être humain possédait en lui cet indéfectible
instinct de survie qui lui permettait de relever la tête…et d’être accessoirement un
putain de salopard ! Un dernier regard à Marion le lui confirma.
FIN

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