Autre chose

La voiture s’arrêta au 29. Il regarda la maison et le jardin. Au dessus de la boîte aux lettres, c’était bien le numéro 29. Tout était différent et inconnu, comme si rien de ce dont il se souvenait n’avait existé. La voiture redémarra. Il pensa à la maison et au jardin tels que sa mémoire les avait conservés.

Au 29, il avait découvert une autre maison, un autre jardin que ceux de son arrière-grand-mère où il avait grandi et joué enfant. Il ne trouvait rien de ce qu’il faisait partie de lui-même. Il se mit à douter de sa mémoire et de son histoire. Il ne retrouvait rien de ce qui hantait son passé. Face à la réalité, personne dans la voiture, ne parlait, ni sa mère, ni sa femme, ni lui.

Alors qu’ils traversaient leur ancien quartier, Kate étonnée d’apprendre qu’il y avait habité, avait dit : “ où ? ” et il avait tourné dans cette rue que les membres de sa famille y compris lui-même n’osaient plus emprunter plus depuis des années, plus exactement depuis le déménagement et la mort de son arrière-grand-mère. Il n’avait jamais voulu y retourner, et pourtant sans réfléchir, après la question, il avait mis le clignotant et tourné dans la rue de son enfance.

Il avait toujours habité en appartement, sauf avant le divorce, dans un immeuble de béton parmi d’autres, dans une cité d’un quartier défavorisé de la ville. Par chance, son arrière-grand-mère habitait une rue plus loin et possédait une petite maison à deux étages avec un petit jardin. Il aimait y passer les mercredis et les week-end, même si elle était autoritaire. En fait elle ne l’était plus maintenant qu’elle était vieille. Elle avait traversé tant de misères et de tristesses et avalé tant de couleuvres et la vie, et aussi de la part de sa petite-fille, qu’elle avait fini par ne conserver que son apparence autoritaire.

Elle était seule ; elle avait perdu son mari et son fils. Il ne lui restait plus qu’une petite-fille en rupture de banc avec trois garnements qu’elle aidait de son mieux pour leur éviter de se paupériser. Elle était seule dans une grande maison, dont l’atmosphère était figée depuis longtemps. Elle faisait face à la décadence d’une famille bourgeoise. Elle téléphonait tous les deux jours à sa petite-fille. Elle demandait si elle devait préparer à manger pour samedi ou dimanche, si elle pouvait lui renouveler son stock d’eau de Vichy, si elle garderait les enfants mercredi, etc…

La grand-mère et la petite-fille se disputaient toujours un peu ; l’une refusait d’aliéner sa liberté et cédait au chantage affectif tandis que l’autre ne pouvait plus vivre seule et dépendait de sa petite-fille. Cela finissait toujours par un compromis. Chacun avait besoin de l’autre. Avec ses petits-fils, les relations étaient plus simples. Ils la manipulaient, l’écoutaient peu et n’en faisaient qu’à leur tête. Quand elle les punissaient, ils la menaçaient de ne plus revenir la voir ou de s’en plaindre à leur mère qui tranchait le plus souvent en leur faveur, par amour et esprit de contradiction.

Il aimait courir dans le jardin, parcourir les allées en vélo. Derrière les grilles, il avait l’impression d’être sur une île déserte, dont il connaissait les moindres recoins et où il imaginait des aventures. Sur la carte qu’il avait dressée, il y avait le plus grand arbre de la rue, voire du quartier, un cyprès à deux pointes, planté par les hommes ; les deux bassins à poissons rouges dont il surveillait le niveau d’eau et qu’il alimentait au moyen d’une conduite ; les rosiers, aux fleurs rouges ou jaunes, les géraniums, les lilas ; et tant d’autres détails que le nouveau propriétaire du terrain avait effacés. Il avait oublié le nombre de tours du monde, de traversées d’océans et de mers qu’il avait réalisés. Même les nuits étaient enchantées et mystérieuses, quand les crapauds croassaient dans la faible lumière des lampadaires.

Une dame et un enfant sortirent de la maison à un niveau. Ils n’étaient rien pour lui et il n’était rien pour eux. Comme eux, il était sorti de la maison à deux niveaux et avait accompagné son arrière-grand-mère pour faire des courses. En descendant ou montant la rue, elle était saluée et respectée par les voisins qu’elles connaissaient depuis des années, dont elle connaissait les histoires. Il n’avait d’autre identité que celle d’être son petit-fils. La roue avait tournée pour lui comme elle tournerait sans doute pour l’enfant qui sortait de sa maison.

Il n’aurait jamais dû repasser au 29. Il n’avait pas besoin de vérifier que le temps s’était écoulé. Il aurait dû se préoccuper de laisser intact les choses, ses choses qui lui tenait à coeur. Il lui suffisait de se souvenir pour découvrir les effets de l’oubli. Il avait du mal à compenser les déformations de la réalité avec ses souvenirs qui le faisaient autant souffrir que la réalité. Ils étaient incomplets et ambigus. Son 29 avait été définitivement rayé de la carte, et un autre 29 l’avait remplacé, sans doute pas définitivement. Il se rassura en pensant que le 29 existait et existerait toujours.

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