Aujourd’hui

50 ans ou presque.

Il lui avait fallu attendre une vingtaine d’années pour comprendre et peut-être se connaître. Pendant des années, il avait cherché à comprendre, mais il était toujours tombé à côté ou il n’était pas satisfait par les réponses. Soit il incriminait son manque de chance ou de volonté lorsqu’il avait tranché en faveur de Kate au lieu de Frédérique. Soit il rejetait la faute sur le dos de sa belle-mère, qui n’avait pas accepté d’abandonner son emprise sur une fille qui avait adopté une attitude ambiguë pour lui échapper.

20 ans pour comprendre ce qui allait mal dans sa vie. Il avait rêvé de faire des choses et n’en avait réalisé aucune. Comme tout le monde quand on est jeune. L’imagination, n’est-ce pas le principe de la jeunesse ? Le principe qui rend les choses belles. Un principe qui les rend laides aussi, au point de faire tomber dans une mélancolie chronique. Un principe qu’il voulut contrebalancer par un autre sans y arriver sauf quand il fut vieux. Il passa définitivement à autre chose, aux choses sérieuses, telles que travailler, élever des enfants, et il ne savait quoi d’autre encore.

Il était étendu sur le lit et tenait le livre dans sa main. La nouvelle existait en deux versions, l’un cursive et impersonnelle et l’autre avec plus de pathos et aussi plus d’humanité, si cela a un sens. Cela faisait longtemps qu’il avait fomenté une théorie. Il avait dévalisé les bibliothèques dans l’espoir de savoir ce qui lui arrivait, pour se connaître car il croyait qu’un livre la lui livrerait un jour, la réponse, la solution. Il y croyait car il n’était pas d’une nature désespérée, bien qu’il était mélancolique.

Durant son adolescence, il avait été impressionné par deux auteurs, J. Verne et M.Proust. Les autres auteurs avaient servis plus à cultiver son esprit qu’à former sa conscience. Dans les aventures extraordinaires, il puisait et retrouvait un peu de son optimisme dont il ne se séparait pas même dans les moments les plus difficiles. Il voyait, – et aimait l’appréhender de la sorte – la vie comme une île mystérieuse dans laquelle il était livré à lui-même et qu’il avait le pouvoir de civiliser pour dépasser le stade de la survie.

Plus tard, il découvrit dans l’enfer d’une bibliothèque de quartier A la recherche du temps perdu. Il avait dû obtenir l’accord de sa mère pour l’emprunter. Quand il commença à le lire, même s’il ne comprit pas tout et bien que tout ne l’intéressait pas, il devina qu’il avait touché une autre île dans laquelle il fit son éducation ; une oeuvre qui l’éveilla à la psychologie, l’esthétisme, l’art de la guerre, et à d’autres domaines. De plus, le narrateur lui révélait un autre exemple – que le sien – de monologue intérieure dont il faisait l’expérience à chaque instant de sa vie.

Or hier soir, la nouvelle lui avait donné accès à une vérité qu’il croyait ne devoir jamais découvrir. Pourtant, il avait sous les yeux la même réalité que celle décrite par la nouvelle. Ils sont jeunes et s’aiment. Leur bébé ne cesse de pleurer durant la nuit sans qu’ils parviennent à le faire dormir. Le père se prépare pour aller chasser. Sur les nerfs, la jeune fille lui dit : tu dois choisir entre ta famille et la chasse. Il sort puis rebrousse chemin. A son retour, la mère et la fille dorment. Quand elle s’est réveillée, ils tombent dans les bras l’un de l’autre, ils dansent, et ils rient.

C’était la première fois où il renonçait à lui-même. Ce ne serait pas la dernière fois où la réalité s’imposerait à lui. Il était devenu un homme, et il lui faudrait du temps pour le comprendre et aussi se connaître.

Oui, une première fois, et surtout pas la dernière.

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