Au fond à gauche

Jonas poussa la porte du Pub. Un rapide examen des lieux lui indiqua que le
personnel ne serait pas au chômage technique ce soir.

S’élevait de la salle principale,
bondée, un brouhaha où se mêlaient rires, entrechoquement de verres, musique
avec en sourdine le bruit d’un évènement sportif passant sur l’écran géant.
Il aimait cette ambiance et c’est pourquoi il y venait souvent.
Accoudé au comptoir, il avait une vue d’ensemble et pouvait également discuter
avec les serveurs et serveuses pour qui il était devenu un tout petit peu plus qu’un
simple client. Et puis il se passait toujours quelque chose à cet endroit précis. Des
histoires, des anecdotes émanant aussi bien des clients que du personnel et il aimait
cela.
Attendant de passer commande, il regarda machinalement au-dessus du comptoir et
lut une inscription écrite dans la langue de Shakespeare. C’était le Irish Toast, le
toast irlandais et il disait ceci :
Here’s to
A long life and a merry one
A quick death and an easy one
A pretty girl and an honest one
A cold beer and another one
Ce qui pouvait se traduire par :
Voici,
Une longue vie et joyeuse
Une mort rapide et facile
Une jolie fille et honnête
Une bière fraîche et une autre !
Question bière fraîche, il commanda sa traditionnelle Guinness et se dirigea vers les
toilettes. L’absorption d’eau durant la journée et le froid qui s’installait depuis
quelque temps maintenant, avait eu raison de sa vessie. Il fallait se délester un peu
avant de refaire le plein avec ce liquide noirâtre irlandais.
Jonas fendit la foule agglutinée au comptoir pour passer commande et se dirigea
vers les toilettes. Un léger sourire de satisfaction teintée d’une impatience déformait
légèrement son visage. Il touchait presque au but ! Il passa le petit évier et le sèchemains qui se trouvaient à l’entrée pour se diriger hâtivement vers les urinoirs.
Toutes sortes de pensées lui traversaient l’esprit alors qu’il déboutonnait son
pantalon un peu maladroitement, pris par l’envie pressante. C’est toujours à ce
moment-là d’ailleurs qu’un bouton saute, que la braguette reste coincée ou que la
ceinture vous résiste ! Enfin il put se soulager ! Un sourire débile s’afficha sur son
visage et un léger râle de satisfaction résonna dans ce lieu pour le moins confiné.
Jonas n’était pas loin d’atteindre un orgasme…Il eut alors une pensée pour
l’entreprise qui fabriquait les rondelles parfumées qui baignaient dans la cuvette.
Parfum agrumes pour celui-ci.
Pourquoi avait-il eu cette pensée ? Il ne savait pas et il s’en fichait.
Un camarade de vessie surchargée entra à ce moment-là. Il salua Jonas qui lui
répondit et vint s’installer à l’urinoir voisin. Jonas maugréa intérieurement.
Pourquoi fallait-il qu’il vienne se coller à lui alors qu’il y avait de la place partout
ailleurs. Il fit l’analogie avec le parking du supermarché où il faisait ses courses.
C’était exactement la même problématique. Plein de places vides et pourtant
lorsqu’une voiture venait se garer, c’était toujours à côté de la sienne. Par repères
me direz-vous ! Mais là, ce gars n’avait pas besoin de repères quand même ? Pas
dans des chiottes ? Ce n’était pas le lieu pour effectuer une marche arrière ou un
créneau ! pensa-t-il.
Il croisa son regard. Le gars en question lui sourit.
— Ça va ? lui dit-il avec une voix nasillarde tout droit sortie d’un dessin animé, ce
qui surprit Jonas à tel point qu’il ne voulut pas y croire.
Il ne répondit pas et se contenta de hocher la tête en guise d’approbation.
Jonas n’avait pas encore fini. Cependant son camarade l’avait perturbé. D’où la
baisse de pression qu’il avait eu.
Il était donc reparti pour un tour.
— La musique est bonne ce soir, hein ?! ajouta son nouvel ami.
Putain ! C’était trop beau pour être vrai ! C’est trop de te demander de fermer ta
gueule ? Je suis en mission, là ! J’ai besoin d’être concentré ! pensa Jonas.
« Quand la musique est bonne » de Jean-Jacques Goldman lui traversait maintenant
l’esprit. Le jet diminua d’intensité. À nouveau, Jonas était perturbé. Goldman et ce
mec étaient en train de lui pourrir SON moment d’intimité.
— C’est sûr ! répondit-il à cet empêcheur de pisser en rond.
— Mais, il est où le DJ ? J’l’ai pas vu ? continua son nouvel ami des chiottes.
— Un DJ ? Mais y’a pas de DJ ! C’est un groupe qui reprend des standards pop et
rock ! dit Jonas.
— Ah d’accord ! fit l’emmerdeur après avoir réfléchi quelques instants.
Un silence se fit. Jonas en profitait pour continuer son aventure urinaire.
— Mais sinon il est où le DJ ? Parce que je l’ai pas vu ? persévéra le licencié en
musicologie.
Jonas marqua un temps d’arrêt. Sa fuite urinaire aussi…
— En fait y’a pas de DJ ! C’est un groupe live. Y’a des musiciens qui jouent de leurs
instruments. Un groupe live quoi ! Mais y’a pas de DJ ! lança Jonas en regardant son
interlocuteur pour essayer de deviner si ce dernier n’était pas en train de se foutre
de sa gueule.
— Aaaaaaaahhh oui d’accord ! Ok ! Ah oui ! hurla le philosophe des toilettes ce qui
fit sursauter Jonas.
Mais pourquoi hurlait-il ? Il était barge ce mec ! J’essayais de me concentrer en
stabilisant le jet pour éviter d’en foutre partout, ce qui, soi-dit en passant n’est pas
une mince affaire, et ce mec crée une secousse sismique capable de déclencher un
tsunami ! pesta Jonas.
Le relou calmé, il pouvait relancer la machine afin de continuer ce pourquoi il était
venu ici. Cela ne dura pas longtemps.
— En fait c’est un groupe de musique avec des instruments ? Ils jouent en live ?
demanda l’impertinent.
— Voilà ! C’est ça ! répondit Jonas en se disant qu’il venait de rencontrer un
champion du monde.
— D’accord. Ok ! Mais j’ai compris ! J’suis pas con ! J’veux juste savoir o-ù e-s-t
l-e D-J ? Continua le plus sérieusement du monde, son voisin, en insistant bien sur
ces derniers mots.
Jonas se dit qu’en plus d’être champion du monde, ce gars avait dû concourir
également aux Jeux Olympiques ! Et c’était sur lui que ça tombait !
— Non, mais en fait oublie le DJ ! Y’en a pas ! C’est un groupe de musicos qui
jouent de la guitare, de la basse et de la batterie ! Un groupe live quoi ! Y’a pas de
DJ mec ! PAS DE DJ !!! dit Jonas un brin agacé.
Le parfum d’agrumes lui montait aux narines, preuve qu’il avait dû cesser les
hostilités depuis quelques minutes. Il avait encore besoin de se libérer.
C’est à cet instant que rentra un deuxième larron. Jonas se dit qu’il allait pouvoir lui
passer le relais dans quelques instants. Ce mec s’installa, devinez où ? Au dernier
urinoir voisin de celui de Jonas ! Il était maintenant pris entre ces deux loustics !
Le nouvel entrant fixait Jonas depuis quelques secondes. Sans dire un mot ni même
regarder où se dirigeait son flot urinaire. Il le fixait. Encore et encore… et encore…
Et encore…
Jonas se dit qu’il avait dû provoquer la fureur de je ne sais quelle divinité pour vivre
cet instant présent. Promis, dimanche il irait déposer un cierge s’il pouvait terminer
son office tranquillement.
Pendant ce temps-là, le psychopathe le fixait toujours. Il mâchait trois ou quatre
frites qui avaient dû tomber dans la cuvette de l’urinoir vu l’odeur pestilentielle qui
se dégageait de sa bouche. Jonas était fatigué…
— Eh ! fit une voix nasillarde bien connue. C’est un groupe de musiciens qui jouent
des instruments ce soir ! dit fièrement le décérébré à l’attention du nouvel arrivant.
— Mais le DJ est pas encore là ! poursuivit-il en ponctuant son intervention d’un
clin d’œil en direction de Jonas. Comme pour marquer une complicité naissante.
Du genre : « On est dans la même team mon gars ! »
Jonas ne voulut pas répondre de peur de relancer une discussion qu’il ne souhaitait
pas. Il se reconcentra à nouveau et continua de libérer sa vessie.
Il avait envie de pleurer. Une mélodie jouée à la flûte résonna dans sa tête. Signe
d’une folie proche… Il était entouré d’un Prix Nobel en sciences neurologiques et
d’un actuel ou futur tueur en série qui le fixait toujours.
Le dépeceur des urinoirs, qui continuait de regarder Jonas, avait arrêté de
mâchouiller ses frites à l’écoute des paroles du 1er de cordée. Jonas s’attendait à ce
qu’il arrête également de le fixer pour se tourner vers l’autre. Mais non ! Il
continuait son étude morphologique et reprit sa bruyante mastication.
Il fait flipper ce con ! pensa Jonas qui touchait enfin au but. Le jet diminuait jusqu’à
bientôt débuter le compte-goutte. Le moment le plus important. Celui qui réclamait
beaucoup d’attention. Il ne fallait pas rentrer son bazar trop tôt sinon son caleçon
porterait quelques auréoles au parfum, non pas d’agrumes, mais de la bouche du
tueur de vieilles dames qui n’avait toujours pas détourné son regard depuis son
arrivée dans ces urinoirs psychiatriques.
Tout allait plutôt bien. Jonas gérait plutôt pas mal cette délicate opération sous l’œil
avisé de son voisin de gauche pendant que celui de droite devait encore essayer de
comprendre pourquoi ce diable de DJ n’était toujours pas là !
Le compte-goutte était maintenant là. Un dernier petit jet s’écoula puis plus rien.
Pour en être sûr, Jonas prit son machin entre son pouce, son index et son majeur et
secoua de haut en bas. Effectivement c’était bien fini ! Enfin ! Il pensait à sa
Guinness qui devait être servie depuis le temps et en deux fois comme la coutume
l’exige. Il souriait d’une double satisfaction. Celle de s’être soulagé et celle de sortir
de cet asile.
Une fois l’inventaire et le rangement du matériel effectués, Jonas pressa le bouton
en inox, dans un bruit caractéristique, ce qui eut pour effet de laver à grandes eaux
l’urinoir. Il s’en écarta, évitant ainsi de recevoir des éclaboussures d’eau et d’urine.
Jonas salua ses compagnons puis alla se laver les mains. À cet instant entra un
nouvel occupant des lieux. À en croire la vitesse avec laquelle il se dirigeait vers
l’urinoir, Jonas se dit qu’il devait avoir une sacrée envie. L’homme s’installa entre
les deux autres. Jonas fut pris de compassion pour ce pauvre gars qui ne savait sans
doute pas dans quoi il venait de s’embarquer.
Il avait également pitié de ces pauvres bougres ! Question perspicacité et célérité
cérébrale, on n’était pas tous logés à la même enseigne ! se dit Jonas en pressant le
bouton du savon liquide et en ouvrant le robinet. Bref ! Tout cela était fini et il avait
bien mérité d’avaler une bonne gorgée de sa Guinness.
Il ferma le robinet et se dirigea vers le sèche-mains électrique.
Le concert allait reprendre après la classique petite pause et il allait enfin pouvoir
s’installer tranquillement afin de l’écouter.
— Eh salut man ! fit la voix nasillarde. T’es un musicien ?
— Ouais ! Enfin je suis le DJ ! Je pose un set avec les musicos et j’suis à la bourre !
répondit l’homme pressé.
Jonas faillit tourner de l’œil en entendant ces paroles. Le joueur de flûte avait repris
possession de son cerveau.
— Ah bah je savais bien ! fit son interlocuteur.
— Tu vois ! J’avais raison ! J’suis pas con tout de même ! ajouta-t-il en se tournant
vers Jonas. Ce fût le coup de grâce !
Jonas sortit des toilettes en faisant sien une partie du toast irlandais. Une mort
rapide et facile ainsi qu’une bière bien fraîche et une autre !
FIN

Both comments and pings are currently closed.

Comments are closed.