Apesanteur

La meilleure façon de se motiver à écrire, c’est de se lancer des défis. Souvent on a des idées, des histoires qui se forment dans notre tête, on les commence … sans jamais les terminer. L’astuce que j’ai trouvé est de se fixer un objectif. Pour cela, rien de mieux que de participer à des Concours.
J’ai eu de la chance, mon lycée organisait chaque année un Concours Littéraire où l’on pouvait proposer nos écrits que ce soit des poèmes, des pièces de théâtres, des essais, des nouvelles en français ou même en langues étrangères. Il n’y avait pas de thème imposé et l’on était complètement libre d’écrire. La seule contrainte était de ne pas dépasser 5 pages -ce qui est plus compliqué qu’il n’y paraît !  Bien évidemment, ça m’a donnée envie de participer.
C’est de là qu’est né « Apesanteur ». Ceux qui ont lu « La gardienne » de la Promesse d’Hécate, reconnaîtront peut-être un passage du livre. Je l’ai en effet incrusté ! Vous verrez que lu seul, ou au sein du livre, la nouvelle prend un sens tout à fait différent …

APESANTEUR.

Je flotte. Je ne sais pas où je me trouve, mais mes pieds ne touchent pas le sol. Je suis en apesanteur. Chaque fois que je pense à ce mot, j’entends la voix de Calogero chanter. Ses mots m’emportent plus haut, plus vite. Sa voix me fait quitter la terre ferme. Mais je ne suis pas dans un ascenseur. Mon cœur ne s’affole pas à la vue d’une personne. Je ne voudrais pas que l’expérience se prolonge. Justement, j’aimerais que les heures se réduisent en secondes.

Je m’envole, je n’ai plus aucune prise, ma vue se perd et se brouille. L’air souffle et s’infiltre. Je le sens sur ma peau, frais, léger. Pourtant, je me sens lourde, j’ai l’impression de défier les lois de l’univers. Je suis trop lourde, je ne devrais pas être si haut. Je ne peux rien faire. Juste laisser faire. Je n’ai aucun contrôle sur mon corps, sur les éléments. Aucun contrôle. Je monte. Je ne comprends pas. Je ne veux pas comprendre. Je voudrais juste arriver au bout. Atteindre le sommet. Mes yeux ne trouvent pas leur but, il n’y a pas de bout, il n’y a pas de sommet. Juste un ciel. Il s’étend, il défile, à l’identique. J’aurais l’impression de ne pas bouger si je ne sentais pas la force, le souffle du vent, la vitesse du vol. Je ne sais pas où je vais. Je ne sais pas d’où je suis partie. Je ne veux même pas le savoir. Je progresse. Plus haut, plus vite. Ça m’étourdie. J’ai peur.

Un bref aperçu d’éternité me soulève le cœur. Vais-je voler telle une fusée pour toujours et à jamais ? Toujours plus loin, aussi loin que le sens du mot se brouille, aussi loin que loin peut aller …

Nuit, jour, lune, soleil. Je flotte, le temps file. Je perds conscience. La réalité n’a plus de sens. Je me perds dans l’infini. Je vole. Oui, je vole. Je ne vois pas le sol, je ne vois pas la terre, je ne vois pas les galaxies. Je ne vois qu’un ciel. Je suis ce ciel. Je n’ai pas de départ, ni d’arrivée, de bout ou de sommet. Je suis une étendue, qui s’étire, qui s’allonge, qui dure, qui s’éternise. Je suis la vitesse du mouvement, je suis le souffle du vent, je suis la fraicheur de l’altitude, je suis un tout et un rien. Je n’ai pas de définition, je n’ai pas de logique. Je suis. Simplement.

J’ai oublié. Je n’ai pas de passé, je n’ai pas d’avenir. Je ne suis qu’un présent. Je suis aujourd’hui. Mes yeux se ferment. Je ne sens pas la fatigue. Je perds contact. Où suis-je ? Je me sens attirée vers le haut, le vertige me gagne, je n’ai plus de repère. Sous mes paupières, il n’y a que du noir. Un noir d’encre. Je m’y enfonce. C’est facile, finalement. Je n’ai pas à chercher, je n’ai pas à comprendre. Je m’engouffre, je me fonds, je m’enroule dans cette obscurité totale où tout peut arriver, où tout est tut, où rien n’existe. C’est juste une couleur, c’est juste un état. Rien ne peut m’arriver. Je ne suis plus seule. Je suis le noir du ciel, je suis l’infini de l’obscurité. Je n’ai pas de prise car personne ne peut me prendre. Personne ne peut me toucher du doigt, je suis trop haut. Personne ne peut me voir, je suis invisible. Personne ne peut me comprendre, je n’ai aucun sens. Je suis. Je suis ici et là, je suis partout et nulle part. Je vole. Telle est ma destinée. Je vole. J’ai toujours peur. Je ne peux m’en empêcher. Je ne comprends rien. Je n’ai aucun contrôle. Mon corps ne m’appartient plus : il bouge contre ma volonté, mes yeux restent clos. Je n’ai plus de limite. Le temps n’influe plus, les besoins ne me guettent plus, la terre ne me retient plus, la gravité ne m’appelle plus. J’ai beau essayer. J’ai envie d’essayer. C’est plus fort que les miettes de volonté, que les débris d’espoir, que les traces d’un savoir. C’est plus grand. Ça m’écrase, ça me retient, ça m’emprisonne.

J’ai peur.

C’est la seule chose qu’il me reste. Cette chose n’est pas rationnelle. Elle est comme le temps, l’infini, l’éternité. Elle vous prend, elle vous noie, elle vous essore. Elle vous prend, elle vous noie, elle vous essore. Aucune prise, aucun contrôle, aucun sens. Enfin, pas totalement. J’essaie d’oublier la peur, j’essaie de ne pas voir son sens, j’essaie de la mettre de côté. Parfois elle se laisse faire. C’est facile de se laisser faire. Se laisser faire implique que quelqu’un ait voulu que vous le fassiez. Lâcher prise admet votre volonté propre. Un choix. Une faute. C’est plus compliqué. Il faut réfléchir, il faut savoir, il faut avoir conscience. Je ne sais pas. Je ne sais pas. Je m’entête …

Je vole. Plus haut, plus vite, plus loin … le noir s’étale, opaque, imperméable.

Y aura-t-il une fin à mon voyage ? Y a-t-il une raison à mon existence ? Pourquoi commencé-je à poser des questions ? Personne ne peut répondre, personne ne peut m’entendre. Bientôt mon esprit ne sera plus qu’un vide, qu’un creux où le vent soufflera. Je ne veux pas comprendre. Je veux stopper cette avancée vers l’inconnu. Mais ma volonté n’est pas prise en compte. Je ne suis qu’un instrument. Je ne suis qu’un être. Je ne peux pas changer. Je ne peux pas agir. Je n’ai aucun poids. Que disais-je ? Je suis seule.

Je suis perdue, j’ai tout perdu.

Telle est ma punition.

A quoi bon penser ? A quoi bon espérer ? Autant se résoudre.

Je suis impuissante.

J’aurais beau tout tenter, je ne ferais que tout gâcher.

Le monde tourne, le temps s’écoule, les heures s’engrangent, les hommes grandissent, les hommes vieillissent, les hommes meurent, c’est un cycle. Il y a des fins, il y a des éternités. Je n’y peux rien. Je suis impuissante. Autant se l’avouer, autant l’admettre. Je n’ai pas à avoir honte. N’est-ce pas ?

Mes yeux s’ouvrent. Il n’y a plus de noir. La lumière me frappe comme un fouet sur une peau nue. Je flotte. Je suis en apesanteur. Puis soudainement, je tombe. Mes cheveux se soulèvent, mes yeux se remplissent de larmes, mon cœur fait un saut. C’est la chute. En dessous de moi, il n’y a que du vide. Juste un ciel. Qui n’ouvre sur rien d’autre qu’un ciel. La vitesse est telle que tout devient flou. Un flot d’adrénaline lance une décharge dans mes veines. La machine repart. Je ne comprends plus rien.

J’ai peur.

Je tombe. Je ne sais pas où je tomberais. Mais je ne veux pas le savoir. Je risquerais de ne tomber nulle part. Et de remonter.

Sauf que je ne suis pas attirée par une attraction divine, ou terrestre, lié à un phénomène scientifique. Ma cheville est attachée à une corde, ou à un câble qui s’enfonce dans ma chair. J’ai retrouvé une certaine mobilité. Je secoue ma jambe dans tous les sens, mais je ne fais que resserrer l’attache autour de moi. Elle me tire. De plus en plus vite. Vers le bas. Je ne sais pas où elle m’emmène. Ni si elle m’emmène quelque part. Ni même qui en est à l’origine. Mais j’ai compris. Il faut que j’accepte : je suis impuissante. Je ne peux rien faire d’autre qu’attendre. J’attends, et j’appréhende. Que va-t-il se passer ? Qu’est-ce qui a changé ?

Je combats l’envie de me débattre.  Je descends. J’ai l’impression d’aller de plus en plus vite au fur et à mesure que je tombe. J’ai froid. Mes cheveux ne me couvrent plus la nuque, je me sens étrangement nue et … en danger sans eux. J’aurais besoin de courage pour affronter les événements, je n’en trouve nulle part en moi, je ne suis qu’une boule de nerfs, de peurs, et de cauchemars. La chute est vertigineuse, elle s’intensifie, le vent et la vitesse me passent le long du corps comme une flèche. J’aperçois quelque chose sous mes pieds. Avant que j’aie pu l’identifier, je m’écrase sur une surface brute avec la violence d’un météore. Ma tête se heurte à de la terre, mes mains, qui ont amortis le choc, tremblent de façon incontrôlable et ne peuvent plus me soutenir, mes poignets cèdent et mon corps s’affalent. Mes yeux ne peuvent rester ouverts plus longtemps. La sensation de mon corps, retrouvée, me cloue sur place. J’ai mal. Je suis fatiguée. Mon corps est faible, mes muscles sont meurtris et raides, ma tête est brumeuse, mes paupières sont lourdes, ma cheville me brûle et me lance, ma peau frisonne. J’aimerais dormir mais un rire retint, sonore et grave. Il se moque de moi, je le sais. C’est lui qui a provoqué ma chute.

 

Cet essai m’a valu le second prix. Une petite note m’a été remise : « Merci pour cette méditation existentielle entre récit et discours philosophique écrit en forme autobiographique. Le texte présente des touches oniriques ; il est bien écrit. Le thème du ravissement est analysé avec profondeur aussi bien les sensations physiques que psychologiques. Le texte rappelle les récits mystiques espagnols et quelques textes de Rousseau ».
Et vous, qu’en dites-vous ?
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