Antoine Desjardins – Indice des feux

C’est une série de nouvelles, mais qui porterait presque comme un roman. Une question de flux, de rythme, de complétude, de voix aussi. Ce concert de voix qui vient souffler au creux de l’oreille, qui appelle depuis l’autre bout de la maison, qui tourbillonne, murmure, s’interrompt, hurle ou bien se tait. Lecteur captif.

Il y a une dimension presque méthodique, dans le traitement de l’histoire et le traitement de la planète opéré par Antoine Desjardins. Une galerie de portraits, une série de situations, de lieux, de mises en scène qui s’additionnent les uns aux autres et dressent un tableau doux-amer du monde et ses (in)humanités. Au travers de personnages qu’on aimerait bien accompagner un bout de chemin, et dont on mesure l’impuissance à l’aune de celle qui peut être : la nôtre.

 Première voix à s’élever, celle du gamin du septième étage. Un gamin, un ado plutôt. Qui raconte le monde avec cynisme, douleur, angoisse. C’est qu’au septième, on tombe, on part. Un par un. Les damnés du septième étage. Les finis. Les scraps comme disait le gars d’à côté. […] Plus proche du ciel pis du paradis qui existe pas, mais auquel on essaie de croire pareil. On l’entend. Juste là, dans le creux de l’oreille. Il parle pour exorciser, la peur, la mort. Et puis il rêve. Il voit la pluie, et l’eau qui monte, qui envahit tout, qui n’en finit plus de noyer les terres alentours. La pluie incessante, et les glaces fondues, et l’océan, partout. À noyer la tristesse.

Il donne le ton. Le ton, et l’envie. D’aller voir plus loin, d’aller rencontrer les autres, ceux des pages qui suivent. Sam et son compagnon, fascinés par les baleines noires après une rencontre comme un clin d’œil, à la recherche d’un nouvel appartement pour abriter leur enfant à naître, et qui doutent ; chaque jour un peu plus. La rencontre au petit matin entre Samuel Légaré et un coyote, l’union de leurs deux détresses, la fusion de leurs univers évanouis, envolés, perdus. Louis, ce feu,  doux, canard boiteux, génie à la patte cassée, petit dernier de la famille, couvé, surcouvé, l’enfant de tous les possibles, qui aspire à : disparaître. Se fondre, dans les bois, les forêts. Réapprendre la terre. La bande d’ado bancals, trublions du quartier, toujours prête à mettre le feu quelque part, prise à son propre piège, rattrapée par l’urbanisation du quartier. La tante Angèle et ses oiseaux envolés. Et puis l’orme du grand-père, l’orme du jardin, l’orme et son histoire, une histoire de solitude. De solitude, de patience, et d’amitié.

A leurs histoires, à leurs constats du monde tel qu’il va, s’ajoutent leurs liens, leurs sourires, leurs fragilités, leurs absences, leurs carences, leurs peurs. Ils sont ceux qui transforment la litanie triste d’Indice des feux, ce qui aurait pu rester une liste longue de nouvelles du monde tel qu’il ne va plus, ou bien un exercice de style, en histoire du monde et des siens, en minuscules fragments de quelque chose, qu’on pourrait nommer l’espoir, ou l’espérance. Difficile de trancher. Mais reste la permanence de leurs voix.

Antoine Desjardins – Indice des feuxLa Peuplade

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