Anthologie Belle Époque

Aux éditions Luciférines

Une anthologie de nouvelles aux finitions ambitieuses vient de rejoindre sa grande sœur orientale Démons japonais sur les étagères des Luciférines.

Je parle bien sûr de l’anthologie Belle Époque ! Financée elle aussi par une campagne ulule, elle est dotée d’un papier au toucher de soie, d’un marquage à chaud doré et de pages en deux couleurs. Vous pouvez apercevoir quelques-unes des illustrations qui orneront l’ouvrage et obtenir plus de détails sur le projet via la page ulule de l’anthologie.

Voici les liens pour (pré)commander l’anthologie : en version normale et en pack spécial pour Noël.

Une couverture magnifique par Léa Géas Littleucaliptus en attendant la photo avec nail art.

J’ai eu l’honneur et le grand plaisir de rejoindre le projet à ses débuts, lorsqu’il était seulement question d’un hommage aux auteurs français de fantastique du XIXe, dans le même esprit que l’anthologie Nouvelles peaux, consacré à ce cher Edgar. Chacun des auteurs des Luciférines devait choisir un auteur du XIXe et lui rendre hommage à travers un texte inédit, inspiré d’une ou plusieurs des nouvelles de l’auteur choisi (réécriture ou simple inspiration). Moi qui adore le fantastique, le XIXe siècle et les Luciférines, cet AT était fait pour moi !

J’ai choisi comme auteur Catulle Mendès, un homme de lettres bordelais, car je venais de découvrir ses nouvelles dans une réédition parue chez l’Arbre vengeur. Je détaille un peu plus le portrait de Mendès dans l’article que j’ai écrit à son sujet pour l’anthologie et dans le live Luciférines sur la folie, l’absinthe et la psychiatrie.

Puis le projet a évolué, s’est étoffé : on découvre les auteurs de l’époque, mais aussi les ambiances et les éléments typiques du décor (drogue, alcool, décadence, freak shows, cabarets, milieu du journalisme, occultisme,…). Des articles encyclopédiques accompagnent les textes pour aller plus loin et découvrir la Belle Époque dans un beau panorama littéraire et fantastique.

Voici maintenant le sommaire détaillé de l’anthologie, avec le résumé de chacune des nouvelles, mon avis et quelques citations que j’ai aimées.

Attention : cette chronique contient des commentaires littéraires sauvages. Si vous les trouvez trop longs et que vous n’en avez clairement rien à cirer, passez directement à la conclusion. Sinon, enjoy !

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Delphine Schmitz – Baudelaire et Gautier, les dernières correspondances

Résumé :

Suite au décès de son ami Baudelaire, Théophile Gautier erre dans les rues de Paris, sa mémoire pour seule compagnie.

À mesure que j’apprenais à le connaître, je compris que sa civilité tenait lieu de bâillon à la sourde misanthropie qui ne pouvait qu’habiter le sondeur perspicace de l’âme humaine qu’il était.

Mon avis :

Le style très élégant retrace les souvenirs que Théophile Gautier a partagés avec Baudelaire en une sorte de biographie romancée agréable à lire (quoique, parfois, il m’a semblé que le côté biographie prenait un peu trop le dessus, comme dans la longue réplique de Baudelaire au début de la p. 11). Les souvenirs de rencontres succèdent aux très poignants récits de fin de vie. On visite Paris aussi, on voit les lieux qui ont marqué la vie des deux écrivains.

Ainsi le paysage résonne avec l’âme de Gautier, comme dans le poème « Correspondances » de son cher disparu.

Une correspondance, répéta Baudelaire. L’auteur de contes fantastiques que vous êtes ne peut que croire en l’existence de passerelles mystérieuses entre les mondes, de rêves qui n’en sont pas, de moments uniques où présent, passé et futur se rencontrent.

J’ai beaucoup aimé (re)découvrir la vie des deux écrivains au travers de ce texte. Et ce petit vent surnaturel, entre SF et fantastique, était vraiment plaisant et rappelle que la frontière entre les deux genres est poreuse, comme on le voit aussi avec Le Horla de Maupassant.

J’ai trouvé le souvenir du bateau particulièrement touchant. Et de même, la fin était très émouvante. Peut-être trop insistante ? (nul besoin d’appuyer autant, on avait compris de quelle nature était la correspondance).

Par ailleurs, la nouvelle mentionne le Dr Moreau de Tours, connu notamment pour avoir créé le club des Hashischins. Je lui trouve une forte ressemblance avec le personnage du roman de Wells, L’Île du Docteur Moreau. Les deux sont par exemple marqués par l’orientalisme, comme on le voit dans le costume de l’acteur Marlon Brando, qui a incarné au cinéma le Dr Moreau de Wells. L’écrivain se serait-il inspiré de ce docteur pour son personnage ?

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Philippe-Aurèle Leroux – Brume de guerre

Résumé :

Paris, période de la Commune. Gabriel, petit gavroche, se prend des balles perdues pendant qu’il va glaner des cartouches et des objets sur les cadavres. Quelques années plus tard, le même Gabriel, traumatisé, va visiter l’Exposition universelle.

Mon avis :

J’ai bien aimé la construction du récit (les événements ne sont pas racontés dans l’ordre chronologique), qui amène du suspens, on a envie de savoir comment Gabriel en est arrivé à cette situation inextricable (mais chut, pas de spoil !). L’auteur nous offre par ailleurs une petite visite des grands lieux parisiens de la Belle Époque, comme le Moulin rouge ou la passerelle des Invalides.

En revanche, je ne suis toujours pas fan du style, ce qui est fort triste car Philippe est un très bon ami… Je garderai toutefois en mémoire cette comparaison, que je trouve très belle :

Il plongeait dans l’alcool comme on se jetterait d’une falaise.

J’ai apprécié de suivre l’histoire, car je trouvais l’idée bonne et tragique, mais encore une fois, je me tais pour préserver le suspens. Je m’autorise seulement cette question : Gabriel, nouvelle Cassandre ?

Le texte contient une petite référence à Paul Féval, dont le roman La Vampire est publié aux éditions Le Grimoire (amusant quand on pense que Philippe est aussi un auteur de cette ME ^^).

La chute est parfaite ! Classique, mais efficace, j’ai adoré !

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Chris Vilhelm – Une mèche de cendres

Résumé :

Gabriel Waynsworth, journaliste, souhaite écrire sur le Dr Belmont, qui vient d’ouvrir un asile d’un genre nouveau. Mais une histoire tragique se cache derrière la figure austère du médecin, qu’on soupçonne de s’adonner à d’étranges expériences dans son castel. Le docteur fait un pari avec Gabriel : le jeune homme doit passer une nuit dans son château. La psychiatrie et le surnaturel sont au cœur de cette nouvelle glaçante qui conduit son lectaire aux portes de la mort.

Mon avis :

J’adore le style, parfois un peu chargé, et les sonorités et ambiances qu’il crée.

Et comme la maladie mentale est un sujet qui me fascine, j’ai bien sûr aimé cette nouvelle. J’ai apprécié la visite du château, l’ambiance angoissante des lieux, le jeu avec les sens vraiment propre au style du XIXe : sont-ils trompeurs ou y a-t-il vraiment quelque chose de surnaturel ? L’autrice laisse planer le doute un moment avant de répondre.

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Népenth S. – Même si nos peurs ne meurent jamais

Résumé :

Deux orphelins tentent de se reconstruire après le traumatisme causé par les crimes de leurs pères.

Avis mêlés :

Comme toujours, il m’est difficile de parler de mon propre texte. Je vais donc donner quelques éléments sur sa genèse.

J’ai écrit cette histoire en hommage à Catulle Mendès. Elle met en scène les fils de deux de ses personnages : le chapelier narrateur d’ « Exigence de l’ombre » et Pierre Féraut, personnage principal du « Possédé ». Le premier est persuadé que son ombre n’a pas de tête, le second qu’il est possédé par un démon qui le pousse à commettre des crimes odieux. Leurs enfants sont mentionnés très rapidement dans les deux nouvelles, ils ne sont même pas nommés. Je me suis donc demandé ce qu’ils étaient devenus une fois l’histoire terminée, je leur ai donné un nom et une histoire bien à eux. Dans mon texte, je fais de discrètes références aux nouvelles de Mendès, qui ne gênent pas la compréhension de l’histoire si on ne les repère pas, mais qui peuvent être amusantes quand on connaît les textes orignaux. Par exemple, la lettre que brûle Ombre est celle de son père, le chapelier, qui est retranscrite dans la nouvelle « Exigence de l’ombre ».

« Même si nos peurs ne meurent jamais » est, à ce jour, la nouvelle qui m’a donné le plus de fil à retordre. J’ai dû la réécrire deux fois intégralement. Il m’a été très difficile de me détacher du style de Catulle Mendès tout en lui rendant hommage. Fait amusant : c’est grâce à une blague de Simon Lecomte (que j’ai finalement prise au sérieux) que mes difficultés ont été débloquées et que j’ai pu finalement écrire ce texte, qui est un de mes préférés parmi ceux que j’ai écrits.

MoonE, qui a illustré le thème de la psychiatrie, le compte aussi parmi ses préférés : « J’avais adoré les pathologies choisies », m’a-t-elle dit, « l’ambiance que dégage l’histoire et la relation des personnages évidemment. Mon souci avec cette histoire est que j’en ai lu plusieurs versions et que j’ai tendance à les mélanger. Mais sinon, je dirais qu’elle est dans mon top 3. Mais après, mon top bouge aussi en fonction de détails (« Puisque la terre rouge a recouvert tes os » dans Nutty Mars, j’ai aimé l’ambiance, mais aussi « Le Loup n’a pas toujours de grandes dents » dans Rouge chez les Vagabonds du rêve, pour une ambiance et narration bien différentes), donc je préfère dire que cette nouvelle fait partie de mes préférées. »*

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Alexandra Fiordelli – La Fée mutilée

Résumé :

Le fils cadet d’un juge, désœuvré, cherche un passe-temps, se découvre maître dans l’art de la contemplation, puis se passionne un temps pour les mécanismes du corps humain ; mais tout le lasse très vite. C’est alors qu’il tombe sur une foire aux monstres…

Les usines recrachaient une fumée épaisse comme les messieurs leur nuage de tabac.

Mon avis :

Le style, mais le style ! * pluie de cœurs sur cette nouvelle *

Vraiment un immense coup de cœur : le texte me happe dès les premières lignes (ambiance, descriptions, sonorités des phrases), et ses images tournent encore dans ma tête. Cet effet est probablement dû au ton singulier de la nouvelle, ce petit plus indescriptible qui témoigne de l’expression de la sensibilité de l’autrice).

Dès lors, je me figurai mon existence tel un cadavre sur une table d’opération ; celui encore frais d’une belle jeune fille aux entrailles rongées par un mal inconnu. Un mal qu’il me tardait de reconnaître.

J’ai adoré suivre le personnage principal, découvrir sa passion pour les cadavres, puis les freaks ; moi qui suis fan de macabre, vraiment ce personnage était fait pour me plaire !

La fin est classique, sans surprise, mais si bien décrite ! J’ai beaucoup aimé la musique de la dernière phrase.

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Alex Mauri – Ma Belle époque

Résumé :

La lettre acerbe d’un jeune homme (assigné fille à la naissance) à ses parents, dans laquelle il retrace sa carrière au sein d’un freak show dirigé par Victor, un homme qui possède une lueur étrange dans le regard.

Mon avis :

Début frappant, j’ai là encore aimé de suite (dès que ça parle de personnes atypiques, marginalisées et que c’est bien écrit, forcément, je suis sous le charme). Le style est bon, agréable à suivre.

En revanche, j’ai moins accroché à la suite, mais, même si je l’ai vu venir, j’ai bien aimé le retournement à la fin.

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L. Azarii – L’Ombre de soi-même

Résumé :

Sarah Bernhardt VS la pièce qu’on a écrite sur son déclin. Un texte entre nouvelle et théâtre.

Mon avis :

Je connais peu cette actrice. J’ai donc adoré la découvrir le temps d’une nouvelle, ses lubies (comme dormir dans un cercueil !), son caractère. Voir cette femme résister à l’approche de la retraite et au changement (sa côte de popularité baisse, le cinéma arrive et supplante le théâtre) était terrible.

Le film lui volera sa jambe, le cinéma lui volera son visage.

Les morceaux de théâtre choisis et mêlés au récit pour l’éclairer en jeux de miroir sont très bienvenus.

Malgré la tragédie, on trouve de l’humour, comme le montre cette citation qui m’a beaucoup fait rire :

La cigarette allumée pendant la lecture s’écrase avec véhémence contre le cendrier. L’auteur avale avec difficulté cette image symbolique.

Vraiment une belle nouvelle, que j’ai encore plus aimée que celle que l’auteur avait écrite pour Démons japonais.

Petite anecdote sur la genèse de la nouvelle, par L.Azarii : « Apparemment, au comité de lecture, quelqu’un s’est dit que Sarah était un personnage inventé. Selon l’éditrice, la première version donnait cette impression quand on ne connaissait pas le personnage ! »

Sarah Bernhardt était donc une femme au caractère si invraisemblable qu’elle ne fait pas un personnage de fiction crédible ! Personnellement, ça me fait beaucoup rire !

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Caroline Blineau – La Danseuse rouge

Résumé :

Émile, un jeune journaliste atteint par le « mal du siècle », doit écrire un article sur le musée national des Arts asiatiques, et notamment sur son trésor vivant, la Danseuse rouge.

Mon avis :

Envoûtante introduction qui témoigne du style hypnotique de l’autrice de la nouvelle « Hécate » (Malpertuis X, éd. Malpertuis).

On retrouve la description vénéneuse et enténébrée du jeune homme fin-de-siècle, qui revient dans plusieurs nouvelles (« Ma Belle époque », « La Fée mutilée », « Une mèche de cendre »). La nouvelle est fortement marquée par l’orientalisme si cher aux auteurs de cette époque.

Le retournement final est classique, mais efficace, et j’ai apprécié de suivre cette histoire.

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Tepthida Haye – L’Œil du photographe

Résumé :

Edmond, journaliste, espionne dans un square parisien le photographe Théophile Delfosse, célèbre pour ses cartes postales, et le joaillier Georges Fouquet, maître de l’art nouveau et figure connue du XIXe français. Les deux hommes sont en pleine conversation à propos du mystérieux modèle de l’artiste, Arabelle.

Mon avis :

En plus de Georges Fouquet, la nouvelle contient de nombreuses références aux figures de l’époque : Sarah Bernhardt, Mucha ou encore Léopold-Émile Reutlinger.

Le style est bon, agréable à lire, et nous livre une intrigue auréolée de mystère (quel est donc ce bijou que Théophile a acheté au joaillier ? Et cette boucle d’oreille que le journaliste récupère après le départ du photographe ?), qui donne envie de poursuivre sa lecture aux côtés du personnage et de découvrir ce qui se trame dans le manoir du photographe.

J’ai bien aimé la fin : le mystère n’est pas entièrement résolu et demeure entre rêve et réalité.

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Aaron Judas – Nuit

Résumé :

Le romancier Victorien Sardou retranscrit (sans l’embellir par la fiction, jure-t-il, mais personne n’est dupe) le journal de son ami, le célèbre spirite Allan Kardec. Dans les souvenirs décrits, le grand maître de l’occulte doute et réclame une preuve. Il se lance alors dans une aventure autour du tombeau d’Elisabeth Strogonoff, qui, paraît-il, ouvrirait une porte vers l’Enfer.

Mon avis :

Si vous souhaitez en savoir plus sur les personnages historiques que sont Kardec et Sardou, l’auteur en parle dans le live Luciférines sur le spiritisme et l’occultisme.

J’ai un faible pour les contenus de journaux intimes, donc déjà, ça partait bien pour me plaire ^^.

Kardec n’est pas des plus modestes et m’a rappelé le poète prophète décrit par Hugo. Il a une vérité à délivrer et elle n’est pas facile à faire entendre.

Des paroles belles sur le deuil et sur l’aide que peut apporter le spirite à ce sujet.

J’ai aussi aimé l’exploration du Paris paranormal, un peu comme un Paranormal Activity fin-de-siècle, vraiment très sympa. Une légende urbaine terrifiante, comme si la Morte amoureuse de Gautier avait rencontré Mr Crowley.

L’atmosphère de la nouvelle, ce trouble de la réalité, entre étrange et surnaturel, m’a un peu fait penser aux Contes d’amour, de folie et de mort d’Horacio Quiroga.

Une fin avec une plongée dans la terreur et le doute, vacillement de la raison, comme cet auteur sait si bien les faire.

Petite note amusante : j’ai tellement ri quand j’ai retrouvé le fameux « accent latin [qui fait] rouler les r » ! Il est aussi présent dans « Gris », une autre nouvelle de l’auteur encore inédite.

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Andréa Deslacs et Catherine Loiseau – Esprit, es-tu là ?

Résumé :

Léa, récemment engagée comme bonne dans le manoir d’une comtesse, assiste à une séance de spiritisme plus terrifiante que prévu…

Mon avis :

ATTENTION, CET AVIS CONTIENT DES SPOILERS

Au début de l’histoire, le manoir nous est présenté comme hanté, et la comtesse comme étant un fin médium. J’ai toutefois beaucoup aimé le fait que Léa ait des pouvoirs hérités de sa grand-mère rebouteuse (qui lui permettent de ressentir les présences surnaturelles) et que l’on ait son point de vue. Ainsi, malgré les phénomènes troublants qui se déroulent dans le salon, on sait qu’il n’y a rien de surnaturel et comme Léa, on se pose des questions.

L’histoire était sympa, bien écrite, elle présente un élément de la culture de l’époque, les salons occultes, mais ce ne sera pas un coup de cœur.

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À partir de cet endroit de l’anthologie, les nouvelles situent leur histoire dans une époque plus contemporaine, mais puisent tout de même leur inspiration dans la Belle Époque.

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Mahaut Davenel – Béance

Résumé :

Nuit cauchemardesque du Mardi Gras. La fête bat son plein dans les rues où Raphaël se promène. Sur son chemin, il croise d’horribles créatures, des masques creux assoiffés de sang, et peut-être est-il lui-même une de ces créatures… Au détour d’une rue, il rencontre une jeune femme victime des masques, qu’il emmène chez lui pour la sauver. Enfin, le croit-il…

Une jeune femme vêtue de velours grenat était assise sur le sol, immobile. Le sang maculait sa poitrine. La morsure qui avait ravagé sa gorge cicatrisait à vue d’œil. Un enfant mort était allongé près d’elle, ouvert comme un fruit. Une certaine harmonie naissait entre la jupe déployée en corolle sous le buste dénudé, l’embrasement cuivré de la chevelure et le sang qui, à la lueur blafarde du réverbère, paraissait de l’encre.

Mon avis :

Et c’est un nouveau coup de cœur !

Le style me plaît beaucoup, il nous plonge dans les ruelles sordides à la suite du personnage. Atmosphère trouble des rêves, quelque chose de poétique et d’onirique, on se laisse bercer par la musique des mots et soudain ! scène de cauchemar.

Les tableaux sont partout, que ce soit dans les rues ou sur les murs du repaire de Raphaël. À ce propos, j’ai particulièrement aimé l’ekphrasis p. 237-238, qui évoque des images infernales, relents de soufre décadents, et nous décrit si bien la peinture de Von Stuck, que je ne connaissais pas et que cette nouvelle m’a fait découvrir. Cette ekphrasis est en quelque sorte mise en abyme dans le personnage de Raphaël, qui présente (entre autres) une hypersensibilité aux couleurs (le blanc le blesse, le rouge l’apaise). Cet aspect du personnage le rend touchant et m’a permis de m’identifier à lui, puisque je souffre aussi d’hypersensibilité.

C’est donc une nouvelle basée sur le sensoriel, et les mots nous font parcourir tous les sens dans une débauche sensorielle. Les métaphores et comparaisons donnent à voir, à sentir l’histoire plus qu’à la lire. Mélange des arts, puisqu’on alterne poésie et peinture.

ATTENTION, SPOILERS À PARTIR D’ICI

Raphaël recueille chez lui une femme victime de la même transformation que lui, et clairement, ça s’annonce mal pour elle car elle s’appelle Nafalia.

Il lui offrit un prénom, trois syllabes feutrées et un peu désuètes, empruntées à un roman décadent : Nafalia.

 Le roman en question s’intitule Le Poète et la Violée de Nonce Casanova, et clairement dans cette histoire, Raphaël est le poète puisqu’il déclame des vers à Nafalia pour la ranimer et l’aider à supporter sa transformation en masque. On peut se dire qu’elle a déjà été « violée » puisqu’elle a subi la morsure des masques, mais on se demande tout de même si Raphaël va rester sage…

L’image finale est d’une beauté vénéneuse qui n’aurait pas déplu à un certain Charles. J’ai adoré !

Et pour ne rien gâcher, le texte contient l’adjectif coruscant ! Coruscant ! J’adore ce mot car il semble se décrire lui-même : certes, il est synonyme de « brillant, étincelant », mais il qualifie la plupart du temps un style qui se singularise par ses particularités lexicales, sa prédilection pour les vocables rares. Donc on peut dire de quelqu’un qui utilise le mot « coruscant » dans son texte qu’il a un style… coruscant !

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Cyril Fabre – Les Yeux des serpents

Résumé :

Un type qui doit du fric à d’autres types quitte Paris en catastrophe. Dans un bastringue d’une petite bourgade côtière, il apprend que le comte d’A… a besoin d’un réparateur pour sa voiture, saute sur l’occasion, devient chauffeur mécanicien du noble, jusqu’à obtenir un boulot d’un genre… particulier.

Mon avis :

J’avais découvert la plume de Cyril Fabre dans l’anthologie Nutty Mars aux éditions Nutty Sheep, où ma nouvelle « Puisque la terre rouge a recouvert tes os » côtoie son « Mauvais trip de Charles Bukowski sur la planète Mars ». J’avais bien aimé l’humour et le côté délirant de cette nouvelle. Dans « Les Yeux des serpents », c’est un autre genre de trip, plutôt road trip, que Cyril nous propose. J’adore la phrase d’intro qui donne bien le ton que prend l’histoire :

Lorsqu’on doit du fric qu’on ne peut pas rembourser aux gens qu’il ne faut pas, le mieux à faire, c’est de se casser très vite et de marcher à l’ombre.

Le style argotique tranche radicalement avec les nouvelles précédentes, mais c’est voulu, et, bien que je n’y sois pas sensible (et que je ne sache pas ce qu’est un rat empoissonné), cela donne une coloration sympa et originale à l’histoire, et participe à l’ambiance années 70. Cependant, niveau maîtrise, je trouve que l’on n’y est pas tout à fait puisqu’au début, l’auteur tient bien le niveau de langue familier, mais sur la longue, il semble l’oublier un peu (on trouve des phrases comme « Son visage était régulier mais ses traits nobles laissaient transparaître une impression de mollesse et de candeur désarçonnante qui détonnait avec son maintien strict », qui tranche vraiment avec le phrasé que le narrateur adoptait au début).

J’ai tout de même trouvé des images qui m’ont plu :

Une de ces espèces d’horribles zones en construction qui poussent autour des villes comme de la pourriture autour d’une plaie.

Malheureusement, je n’ai pas réussi à accrocher à l’histoire, je ne savais pas très bien où ça allait, les détails fantastiques (notamment les yeux) m’ont semblé posés là, sans réel intérêt (pourquoi les yeux de la comtesse ressemblent-ils à ceux de Béberte ?).

ATTENTION SPOILERS À PARTIR D’ICI

L’annonce du meurtre du comte et son déroulement arrivent un peu trop rapidement selon moi. Et la fin… Je suis assez perplexe, je n’ai pas vraiment compris et trouve qu’elle tombe un peu à plat, bien que j’y flaire une idée intéressante (idée qui consisterait à briser le déterminisme entre éléments surnaturels et fin horrible pour le personnage principal).

Dommage, donc…

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Nolwenn Pamart – Accord Triton sur ma sensibilité

Résumé :

Lydie Varheiles et son meilleur ami René se partagent la narration de cette nouvelle contemplative qu’il est difficile de résumer. Lydie, fascinée par le social, parle régulièrement d’amour, et René, plus désabusé, semble s’en moquer. Une étrange rencontre d’une nuit va préciser le regard de Lydie sur la vie et les hommes.

Lydie : Le jeu n’est pas sans risque. Parfois, j’oublie que les règles sont biaisées — baisées devrais-je dire — et que, derrière les apparences d’une discussion fervente, il n’y a que vide et violence. Incursions de pourpre dans mes bleutés amers.

Mon avis :

De nouveau une description du vertige des sens au contact de la foule. Je ne m’en lasse pas.

Le style est très plaisant à lire, évolutions en jeux de lumières.

René : Quelque chose en elle, doucement, s’était fissuré. Je me demandais si c’était par ces fêlures qu’elle entrevoyait les lumières colorées dont elle me parlait tant.

ATTENTION SPOILERS À PARTIR D’ICI

L’apparition du triton, un peu kitsch (mais c’est le personnage qui le veut, comme le montrent les réponses délicieusement désabusées de Lydie) arrive à point nommé ! J’adore ces créatures sous-marines, mais j’aime encore plus quand on casse un peu les mythes. Et d’après ce que constate Lydie, poissons ou humains, tous les mâles sont pareils.

J’ai beaucoup aimé ce qui était dit sur la relation à l’autre, notamment la relation entre un homme et une femme. On a frôlé le coup de cœur.

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Florence Barrier – Ses Mains

Résumé :

Une femme se voit vieillir et l’accepte difficilement. Pour un rendez-vous auquel elle veut arriver présentable (comprendre « sans laisser voir ses racines grises »), elle entre dans un salon de coiffure qu’elle ne connaît pas et passe entre les doigts experts de Shirley, jeune coiffeuse.

Chaque passage du coton sur mon visage y ajoute quelques années de plus, effaçant le jeu de trompe-l’œil du maquillage que j’ai mis tant de soin à appliquer le matin même.

Mon avis :

Et c’est un troisième coup de cœur, ouiiii !

Déjà j’aime beaucoup la scène dans le salon de coiffure, qui ouvre la nouvelle : c’est bien écrit, le style est fluide et les images viennent aisément à mon esprit, comme si c’était moi et pas la narratrice qui étais assise sur le fauteuil, à me faire masser le crâne. C’est une belle description, toute en nuance et en subtilité, pour retranscrire avec le plus de précision possible la scène qui se déroule. Cela me rappelle de beaux passages de nouvelles du XIXe qui présentent ce même souci du détail. Surtout, on se rappelle avec une délicieuse inquiétude le titre de la nouvelle : « Ses Mains ». Ce seront donc celles de la coiffeuse ? Ou le presse-papier en forme de main que la narratrice achète un peu plus tard ?

Les descriptions suivantes sont tout aussi réussies, et distillent peu à peu l’angoisse. On se sent glisser vers un je-ne-sais-quoi de foncièrement troublant, mais si progressivement qu’on ne saurait déterminer l’instant où l’on a définitivement basculé. Un rythme très bien géré.

J’adore ce fantastique où il ne se passe rien de clairement inquiétant, mais où le lectaire sait que c’est une nouvelle fantastique et donc s’accroche au moindre détail sortant (même de manière infime) de l’ordinaire.

ATTENTION SPOILERS À PARTIR D’ICI

L’autrice cite Rebecca de Daphné du Maurier et ah ! Rebecca ! <3

Je n’ai pas vu le film, mais j’ai lu le livre, que j’ai absolument adoré !

Cette citation est parfaitement bienvenue, comme une sorte de mise en abyme (et comme la scène avec les miroirs dans le salon de coiffure) ; car il s’agit du même fantastique, un fantastique non surnaturel, mais un fantastique de l’étrange, où la narratrice (tiens, tiens, elle n’a pas de nom dans la nouvelle de Florence Barrier, comme la narratrice de Rebecca) est hantée par le souvenir de Rebecca au point qu’elle croit être hantée par un réel fantôme. Là c’est pareil : rien de surnaturel, mais les impressions de la narratrice nous font croire le contraire… pour finalement nous révéler qu’il y a bien du surnaturel ; et ce ballottement d’un côté ou de l’autre de la frontière est non seulement bien géré, mais rend aussi la lecture de la nouvelle beaucoup plus passionnante.

Et pour ne rien gâcher, une citation sublime de Bel-Ami (qu’ironiquement, comme la narratrice, je n’avais pas lu, ou seulement par extraits, dont celui-ci). On trouve même une référence à l’inquiétante étrangeté que décrit Freud, lorsque la narratrice ne se reconnaît pas dans le miroir (comme l’anecdote de Freud où celui-ci, voyageant dans un train, ne se reconnaît pas dans le miroir des toilettes).

J’ai trouvé la chute de la nouvelle délicieuse.

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Guillaume Lemaître – Licorne borgne

Résumé :

Craignant que leur addiction à la drogue nommée Licorne borgne ne nuise à leur futur bébé, un couple part en Inde pour louer les services d’une mère porteuse. Pacôme, le mari, choisit un établissement où officie le Dr Râman, un de ses vieux amis. Et ce dernier lui réserve drôle de une surprise.

Mon avis :

Déjà, le nom de la drogue et ses effets me plaisent bien, et le côté freak show retient totalement mon attention (mes obsessions ont la vie dure).

Un texte court, mais efficace, très sympa pour clôturer l’anthologie.


CONCLUSION

On retrouve dans cette anthologie tous les éléments qui forment le tableau de la Belle Époque telle qu’elle était, mais aussi telle que nous la fantasmons aujourd’hui. Le XIXe siècle est brillamment mis en scène par les autaires, et les articles qui viennent éclairer les textes permettent d’approfondir nos connaissances sur cette époque en quelques paragraphes. De quoi faire un magnifique voyage dans le temps.

De plus, cerise sur le gâteau, un recueil numérique contenant les nouvelles originales dont se sont inspiræs les autaires accompagne cette anthologie. Ainsi, vous pourrez relire ou découvrir les auteurs du XIXe et donc connaître la source de la création des nouvelles de l’anthologie des Luciférines.

Mon seul regret est de ne pas avoir pu / su plus parler des illustrations, qui ornent à merveille le livre pour en faire un très bel objet ; mais cet article est une chronique littéraire, donc j’ai préféré me concentrer sur les textes (et mon propos était déjà bien assez long ^^’).

Une anthologie qui réussit à faire plus fort que sa prédecesseuse, Démons japonais, qui n’avait pourtant rien à se reprocher !

Je ne peux faire autrement que la conseiller à touz les amataires du XIXe, mais surtout à celleux qui voudraient découvrir la Belle Époque, car l’alliance des textes et des articles leur en dressera un portrait plus agréable à lire que n’importe quel essai. Et je ne dis pas cela parce que ma nouvelle est au sommaire. En effet, je rappelle les trois coups de cœur que j’ai eus : « La Fée mutilée », « Béance » et « Ses Mains ». Trois coups de cœur, bon sang ! À part pour des recueils comme ceux de Ray Bradbury, Poppy Z. Brite ou Mélanie Fazi, je n’en ai jamais cumulé autant pour un même ouvrage ! Et de manière générale, j’ai trouvé le niveau des textes très bon.

Peut-être un dernier avertissement pour les personnes sensibles : ce recueil contient de nombreux passages sur la drogue, l’alcool, mais aussi des scènes de viol, de meurtre ou de nécrophilie, et bien qu’il n’y ait aucun encouragement ni complaisance à décrire tout cela, prenez cette anthologie en lectaires avertiz.

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