Ainsi fut-il. Par Eyram K.

Elle n’en revenait pas, cette fois c’était vrai, rien ne serait plus comme avant. Il y avait pourtant bien longtemps qu’elle avait cessé de croire à cette phrase tant on la lui avait répétée.

Le plus ancien souvenir de cette évocation remontait à ses neuf ans lorsqu’elle s’apprêtait à vivre son rituel d’initiation. Elle entendait encore retentir les paroles de sa mère « Tu verras Amy, avec tes marques, tu te sentiras membre à part entière du groupe ».

Elle n’avait pourtant pas vraiment vu en quoi les deux traits inscrits au couteau sur ses joues l’avaient rapprochée de son clan. Rien n’avait changé.

Puis ce furent ses amies d’enfance dont le corps avait germé plus vite qui le lui avaient assuré «tu verras, une fois que tu saigneras, rien ne sera plus comme avant ». Et pourtant, lorsque tardivement à quinze ans, elle découvrit des traces de sang dans sa culotte, elle ne se sentit pas inchangée, du moins sa vie n’en fut pas radicalement transformée.

Elle ne devait pas oublier le mariage, son mariage. Les récits et superlatifs qui l’entouraient. « Tu verras Amy, ta vie de femme mariée n’aura rien à voir avec celle de la jeune fille que tu étais. Et enfin, tu verras, le sexe… » Des gloussements engloutissaient toujours cette fin de phrase. Et pourtant. Certes, elle découvrit les joies charnelles, mais sa vie avait-elle vraiment changé ? Certes, elle avait quitté son village pour la ville, mais au fond, seule la tutelle avait changé, de son père elle était maintenant confiée à son mari. Elle s’occupait toujours de la maison tandis qu’il allait au travail. Les journées des villes étaient celles du village, le temps s’écoulait de la même façon entre lessive, rangement, et cuisine. Au fond, non, rien n’avait changé.

Elle avait attendu avec impatience la naissance de ses enfants, parce que là c’était sûr, que sa vie changerait. Elle ne pouvait pas être la même si ? Elle avait accueilli ses enfants avec joie, avait ressenti un amour dont elle n’avait jamais soupçonné l’existence. Mais sa vie elle, n’avait toujours pas changé, de nouvelles tâches s’étaient glissées dans ses journées, de nouveaux visages l’observaient mais au fond, la vie était la même.

Alors lorsqu’une femme d’une ONG était venue lui dire qu’elle était en mesure de changer sa vie, elle ne l’avait pas crue. Mais elle n’était plus à une déception près et avait décidé de lui faire confiance. Elle avait souvent voulu abandonner, mais avait tenu bon : c’est qu’elle y tenait à son changement radical. Et lentement, elle s’était rendue compte, que déjà cette décision avait entamé sa transformation ; pour la première fois, elle faisait quelque chose pour elle, juste pour elle, parce qu’elle le voulait.

Mais aujourd’hui plus que jamais elle pouvait l’affirmer. Aujourd’hui, où elle avait enfin pu réaliser son rêve et s’inscrire à l’école d’infirmière elle pouvait le crier :

« Oui, maintenant que j’ai appris à lire et à écrire, rien ne sera plus comme avant. »

 

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