A distance

C’était lundi ; Il avait eu du mal à se lever, pour être franc il ne voulait pas se lever pour aller travailler. Le réveil se déclencha à l’heure quand même et lui cassa les oreilles. Il resta le plus longtemps possible au lit. Sa femme le rappela à l’ordre d’un coup de coude et il fut obligé de faire ce qu’il ne voulait pas faire, comme d’habitude.

Le week end avait été employé à atténuer le stress ; samedi matin, ils avaient fait la grasse matinée ; ils avaient bâclé les taches ménagères malgré un appartement en bordel ; ils avaient bourré la machine à laver ; ils avaient fait rapidement les courses dans le supermarché du coin. De retour, elle avait allumé sa tablette qu’elle avait connecté à son site de replay, puis avait préparé le repas, tandis qu’il avait passé l’aspirateur dans les chambres.

L’après-midi, chacun était libre de faire ce qui lui plaisait et avait vaqué à ses occupations personnelles ; il s’était couché sur le lit dans la chambre, avait écouté son opéra préféré au casque, s’était assoupi une heure dans la foulée, puis il avait lu dans un calme que perturbaient à peine les bruits de la rue et des voisins; peu à peu, la liberté d’être soi avait droit de cité et il n’était plus une machine qui suit des procédures et tourne au plus prés de sa productivité escomptée.

Après être sorti du métro, il approcha de l’immeuble de la société qui l’employait, passa le badge plusieurs fois, et poussa péniblement la lourde porte d’entrée. Il fit un tour aux toilettes pour pisser, fermer les yeux et se préparer mentalement dans le silence à affronter une autre journée de travail, comme tous les jours de travail. A son bureau, il serra la main de ses collègues déjà présents et plaisanta avec eux puis il s’assit avec la peur au ventre comme tous les jours de travail. Il appuya sur le bouton de l’unité central et alluma son ordinateur.

Windows démarra lentement et installa des mises à jour. On ne sait jamais combien cela prend et si cela ira jusqu’au bout. Il patienta. L’ordinateur redémarra plus rapidement. Il renseigna son CUID et son mot de passe et ouvrit sa session. Les icônes du bureau apparurent lentement. Il lança le navigateur et les applications de travail et la messagerie. Quand tout fut prêt, il connecta son téléphone. Pile 08h00, quand le numéro d’accueil des clients basculait du répondeur automatique vers le centre d’appels. Il était juste à l’heure et n’aurait pas de remarques de son chef dont le principal rôle était veiller à la productivité de son équipe.

Depuis une dizaine d’années, il travaillait dans un service d’assistance téléphonique qui recevait et traitait des appels de clients ayant un problème avec leur ordinateur. La plupart du temps, il prenait le contrôle de la machine à distance, accédait au bureau de l’appelant et réalisait – si possible – un diagnostic puis les opérations nécessaires pour rétablir le service. Sinon, il le guidait pour résoudre le problème. En dernier ressort, il établissait un ordre d’intervention sur site d’un technicien. C’était un boulot où il fallait faire preuve de patience et de persévérance et savoir s’adapter aux différents situations.

Le téléphone sonna une première fois, il mit le casque sur sa tête. Le téléphone sonna une deuxième fois, puis une troisième. Il appuya sur la touche pour décrocher, prit l’appel et se présenta. Une voix de femme commença à bafouiller et décrire un problème qu’elle ne savait pas bien définir. Il lui demanda son CUID mais elle ne lui donna que son nom, un nom qu’il lui était familier. Il la guida pour qu’elle lui communique l’adresse ip de la machine puis utilisa son navigateur et l’application pour prendre le contrôle de l’ordinateur . Elle se plaignait de ne plus pouvoir ouvrir certaines choses. Le réseau était lent mais il réussit à prendre le contrôle et le bureau de l’ordinateur s’afficha.

Il ouvrit l’explorateur de fichiers et fut surpris de trouver des fichiers non compris dans la table d’associations de Windows. Il modifia le mode d’affichage de l’explorateur de fichiers afin de pouvoir distinguer l’extension de ce type de fichier. Rien de plus banal et facile. Cela compenserait les prochains appels qui sans aucun doute requerraient plus d’expertise. C’était des fichier utilisés pour les photos. Il réussit facilement à recréer l’extension manquant dans la table et à ouvrir une photo.

La voix était vieille et fatiguée, pas comme celle des clients qui appelaient habituellement. Il connaissait le nom. Elle était inquiète aussi et redoutait que le problème soit impossible à résoudre. Quelle ne fut pas sa surprise en regardant la photo ? Bien que jaunie et abîmée, il découvrit la photo de son arrière-grand-mère dans son jardin près du cyprès. Il en ouvrit d’autres qui avaient figées des scènes auxquelles il avait participé ou qu’on lui avait raconté.

L’ordinateur sur lequel il agissait ressemblait à un album à photos. A un album qu’il aurait pu composer, ou en tous cas, à celui de sa famille. Il faisait lentement défiler les photos les unes après les autres et retournait dans un passé plus ou moins lointain. Il se souvint, à la fois heureux de le saisir à nouveau et embarrassé de l’avoir oublié. Sans hésiter, il copia toutes les photos sur son ordinateur. La voix ne parlait plus, mais il entendait la dame souffler dans le combiné.

Il dit : Maman. La réponse ne vint pas. Il répéta : Maman. La réponse ne vint jamais et la connexion fut interrompue.

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