15 décembre

Petit Chapeau

Exceptionnellement, cette nouvelle sera publiée en deux parties. Essentiellement parce qu’elle est tirée d’une histoire vraie, assez complexe et que pour rendre hommage aux personnes qu’ils l’ont vécue (et aussi pour vous) je n’ai pas envie de la bâcler.

Bonne lecture

L’Iroquois

Partie I

Imaginez une ville démesurée, où les premiers grattes-ciel rivalisent avec les plus somptueux théâtres, où les tramways côtoient les calèches. Imaginez un endroit où les artistes sont aussi importants que les hommes d’affaires. Imaginez un fleuve, serpentant au milieu de cette ville pour aller se jeter dans un lac immense, où les modestes bateaux de pêches croisent de magnifiques trois-mâts. Imaginez un peuple, ou plutôt des peuples, qui fêtent ensemble, la renaissance de leur ville. Imaginez de grands boulevards bordés d’arbres et d’imposants immeubles de briques rouges. Imaginez une ville où le vent, puissant, peut changer le temps en quelques minutes. Imaginez cette ville sous la neige, imaginez-la brillants de mille feux, fêtant Noël et le nouvel an qui approche.

Cette ville, c’est Chicago à l’aube du siècle derniers. Chicago qui célèbre à la fois le passé et l’avenir en cette année 1903 et nous sommes le 30 décembre et vous allez au théâtre.

Cet après-midi-là, le nouveau théâtre, l’Iroquois, accueille une nouvelle fois la troupe d’Eddie Foy pour sa comédie musicale burlesque Mr Blue Beard. Le soir de la première, pour l’inauguration, la pièce avait connue un immense succès. C’est encore le cas ce soir.

Eddie jette un coup d’œil discret de l’autre côté du rideau. Il n’a jamais vu autant de femmes et d’enfants dans une salle de théâtre. Il n’y a plus un siège de libre, il est fier de lui et de ses artistes.

Le rideau va bientôt se lever. Emily et Charlotte, assise au premier rang, sont impatientes. On a tellement vanté le numéro de Foy et de son éléphant dans la presse.

Dans les coulisses, c’est l’effervescence, cinq cents personnes, artistes, machinistes et techniciens s’agitent.

Enfin le rideau se lève et le chœur entonne « Daylight is Dawning ».

George Dusenburry, le directeur du théâtre, fait un dernier tour de vérification. Les placeurs sont en place, le public est installé. Il ne reste plus qu’à fermer les portes. Il les verrouille, comme tous les soirs. Il ne supporte pas que les spectateurs fassent des allées et venues pendant la représentation. Cela perturbe les artistes et dérange le reste du public. Il ne veut pas lire demain dans la presse que son théâtre est bruyant.

Le tant attendu Barbe-Bleu fait son entrée puis c’est le tour d’Eddie Foy de le rejoindre sur scène. Il incarne Anne, la sœur de Fatima. Anne provoque l’hilarité générale en tombant amoureuse de cette brute de Barbe-Bleu. Eddie Foy sourit intérieurement, ils n’ont pas encore sa meilleure scène.

James, un ami de Davis et Powers, les propriétaires de l’Iroquois, a eut la chance de se faire offrir des billets par ces derniers. Il a invité sa mère, sa femme et sa nièce, venue passer les vacances de fin d’années à Chicago. Les deux femmes sont ravies et la fillette a les yeux qui brillent. Elle ne sait plus où regarder tellement il y a de belles choses. C’est vrai que le théâtre est magnifique. Ses amis ont réussi leur pari d’offrir à Chicago, le « plus beau temple de l’art dramatique ». Le titre était un peu pompeux mais à présent qu’il était à l’intérieur, il ne pouvait nier que c’était un des plus beaux théâtres de la région.

Le premier acte se termine sous les applaudissements, la foule est ravie, conquise.

Le deuxième acte s’ouvre sur la scène où Barbe-Bleu donne à sa nouvelle épouse, Fatima, la fameuse clé. Le public frissonne, il connaît l’histoire. Les danseuses du Pony ballet, accompagné par le chœur, vont bientôt entrer en scène.

Franck et Charles entrent juste avant que les portes ne soient fermés. Ils sont arrivés en retard et ont loupé tout le premier acte. Ils doivent emprunter un escalier sombre pour accéder à leur loge et Franck trébuche sur une marche

– C’est étrange qu’il n’ait pas éclairé ici, remarque-t-il.

Barbe-Bleu commence à chante « Beer that made Milwaukee famous ».

William Altridge, un ingénieur lumière aperçoit une étincelle sur partant de l’un des projecteurs, il est de l’autre côté de la scène. Il regarde alors si son collègue, qui s’occupe de la rampe en question a vu lui aussi. Mais celui-ci n’est pas à son poste. C’est étrange, il n’est pas sensé laissé les lampes sans surveillance. Il voit avec horreur que l’étincelle a mis à l’un des rideaux. William McCullen, l’assistant électricien a remarqué lui aussi, la flamme courir dangereusement le long du tissus, alors qu’il répare un projecteur devant la scène.

– Tu ne sens pas une odeur de brûlé, demande Charlotte à sa sœur.

– Ça doit être les fumigènes sur scènes.

Alors qu’elle s’apprêtent à entrer sur scène, Madeline, une artiste du double octet, a vu elle aussi la flamme. « Tout est sous contrôle » se dit-elle avant de rejoindre les autres danseuses.

McCullen prévient son collègue qui se trouve à côté du début d’incendie.

– Farrel ! Éteins-le !

Franck ne regarde les couples de danseurs sur scène. Il a vu un homme, en train d’éteindre un début d’incendie avec ses mains. Il montre ce qu’il voit à son ami.

– Ce n’est rien, Tu vois bien qu’il s’en occupe.

Franck, toutefois, n’est pas rassuré. Il pense à l’escalier sombre et dangereux.

– Nous pourrions descendre, s’il se passe réellement quelque chose, il sera plus facile de rejoindre les sorties.

Charles n’a pas envie de quitter la loge et laisse son ami partir seul.

– Éteins-le, continue de crier McCullen

Farrel, lance alors un tube de Kilfyre1 sur la flamme. Malheureusement, la poudre lui revient au visage et l’aveugle. En descendant de l’échelle, il tombe mais se relève et oubliant son courage, court vers l’arrière de la scène.

Sur un tabouret, devant la scène, le petit Bryan Foy, ne manque pas une miette de la pièce de son père.

A suivre …



1 Mélange de poudre très utilisé pour éteindre les feux en raison de sa grande efficacité, composé par une société de New York (Monarque fire appliance compagnie – société de fournitures contre le feu)






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