Whisky Sour Double

À la sortie d’un cours sur le Gender Studies, je marchais d’un pas léger en direction de la maison. Je pensais au visage de Judith Butler qui est étrangement autant féminin que viril. Je me sentais à la fois amoureuse et déroutée. En passant devant mon bistro favori, je remarquais ma présence assise au bar. Sans tarder, je me précipitais pour me rejoindre.

J’étais particulièrement belle. Je veux dire, je m’étais vraiment mise belle. Belle comme quand une fille-fille part à la chasse. En m’installant au bar à mes côtés, j’ai plongé mon regard dans le mien. Rien. Je ne me reconnaissais pas. Nada.

— Qu’est-ce que tu bois?

— Whisky sour.

— Hum…

— Toi?

— Pareille.

—T’attends-tu quelqu’un?

— Nenon…

— Tu sors toute seule dans les bars?

— Pis toi?

— Moi je suis pas toute seule, je suis avec toi.

— Moi avec, je suis avec toi.

— Depuis 2 minutes c’est vrai, mais avant…

— Avant je t’attendais…

— Tu m’attendais?

— Toi ou n’importe qui d’autre…

— À ce point-là!

— Ouais, à la virgule près.

Un long slow écrasait la salle avec ses notes languissantes. L’ambiance était à la déprime.

— Veux-tu danser?

— Hein?

Je riais de moi-même devant tout le monde. C’était vraiment humiliant, mais je n’ai pas bronché. Je me suis entraînée au centre de la piste de danse et je me suis fait danser. L’éclairage caressait ma peau et la musique haletait dans mes oreilles. Je souriais en moi-même parce que je savais que j’avais réussi à me faire mouiller. J’étais chaude et tendre et prête à croquer.

— Je te parie 20$ que je te fais mieux et plus jouir que tous ces mecs ici rassemblés.

Encore une fois, je riais de moi-même très fort devant tout le monde et c’était vraiment humiliant.

— Je te parie 20$ que tu vas perdre 20$.

Je me connais bien. Les défis me sont difficiles à refuser.

— 20$?

— 20$!

— Ok. Chez toi ou chez…

— Chez nous.

À ce moment-là, je me suis sérieusement dévisagée puis, ensuite complètement réenvisagée. Je me disais : maintenant, je risque d’envisager la fuite. Pourtant, je n’avais rien à craindre. Je rentrais chez moi accompagnée de moi-même. Il était tard, mais je n’étais pas seule et qui plus est, je ne pouvais pas me considérer comme une inconnue.

— Tu voulais me sortir de là, c’est ça?

— Hein?

— Chu pas lesbienne tsé!

— Moi non, plus!

— Pourquoi est-ce que tu fais comme si tu voulais que je sois ta blonde, d’abord?

— Le slow, pis le chez nous, pis toute pis toute…

— C’est compliqué…

— Mais tsé, moi, j’m’en fou que tu sois une fille ou un gars. J’veux juste que quelqu’un prenne soin de moi.

— Je sais… C’est pour ça que je suis là.

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