Une plongée dans l’Antre des Sirènes

En ce moment, j’essaie de me concentrer — à nouveau, haha — sur un projet de science-fiction auquel je tiens beaucoup. Cela doit bien faire un an que certaines idées de ce projet m’étaient venues en tête et que je les avais couchées sur le papier. En fait, coucher sur le papier n’est pas vraiment la bonne expression, parce que la larve que j’étais a vraisemblablement tapoté à la hâte son clavier, sans prendre la peine de retoucher ou de réécrire quoi que ce soit. Et puis en plus, c’est comme un mini-coup de vieux parce qu’un an a passé, holy duck fuck!

Cyberdrunk

À la base, le projet s’intitulait Cyberdrunk. C’était un jeu de mot encore plus foireux qu’un canard unijambiste boîteux, basé sur « Cyberpunk », la catégorie de SF, et « Drunk », ivre dans la langue de Ch’expire — « On croirait mourir un Auvergnat! » comme disait un mec sans doute connu. Et pour ceux qui ne connaissent pas le Cyberpunk, vous rôtirez en enfer pour votre ignorance.

JUST KIDDING! Le Cyberpunk est une anticipation de court-terme (un futur proche, si vous préférez), dans un monde où les gouvernements s’effacent au profit des firmes multinationales. Surtout, c’est avec ce genre littéraire que naissent et se répandent, dans l’imaginaire collectif, la notion de cyberespace, la figure du hacker, du pirate, du cowboy de l’informatique, et comme le nom l’indique, du punk de la cybernétique. C’est un genre plus ou moins lourd à digérer, parce que vraiment technique et qui part parfois dans des délires et des élucubrations embrumés que seuls les geeks, les maniaques de l’informatique et les drogués peuvent comprendre. Aussi, on parle d’une littérature mourante, à l’agonie, voire déjà enterrée six pieds sous terre. Pourquoi? Simplement parce que les prédictions cyberpunks se sont en partie réalisées: internet, les virus, le piratage et les attaques informatiques, la surpopulation, le terrorisme, les nanotechnologies, les greffes d’implants, l’intelligence artificielle… Je me souviens avoir demandé à un de mes profs: « Comment expliquez-vous qu’aujourd’hui, des virus, des vers, des bots réagissent exactement comme ils ont été décrits dans des oeuvres de SF datant des années 70-80? » Le genre de question qui peut rapidement partir en théorie du complot. BREF! La SF est censée décrire le futur, et quand ce futur devient présent, une réalité tangible, ce n’est plus vraiment de la SF d’anticipation. Limite, c’est de l’uchronie… D’autres appellent à un renouveau du Cyberpunk, une adaptation aux temps présents. Toujours est-il que si ça vous intéresse, vous pouvez lire: Neuromancien, Tous à Zanzibar, Mozart en verres miroir, Le Samouraï virtuel…

Le cyberpunk est un genre qui a aussi été sublimé dans des films d’animation japonais comme Ghost in the shell — un véritable chef-d’oeuvre, soit dit en passant — Armitage III ou encore Parasite Dolls.

Dans l’Antre des Sirènes

Je n’ai pas la prétention de renouveler le genre, faut pas déconner. A vrai dire, je ne sais même pas si au final ce projet peut être considéré comme du Cyberpunk juste parce qu’il y a des câbles, des implants de dérivation, des keupons qui plongent dans le cyberespace, et tout le bataclan. Mais bon, le principe me plaît bien. Et en même temps, ça me fait peur. Je me souviens avoir écrit une mini-préface…

ALERTE PARENTHÈSE: j’ai l’habitude d’écrire des mini-préfaces pour des projets que j’ai à peine commencé et qui finiront dans la corbeille windows ou, au mieux, ne seront jamais jamais jamais retouchés. Jamais. Par moment, je parle même tout seul comme pour expliquer à mes amis imaginaires invisibles que je ne connais même pas, pourquoi je voudrais écrire tel truc, ou pourquoi tel personnage se comporte ainsi, ou qu’il faut interpréter tel truc de telle manière et pas de telle autre. Oui,c ‘est comme ça, c’est bizarre, mais je me dis que c’est déjà mieux que de danser tout nu à la pleine lune autour d’un feu de joie. Quoique… FIN DE L’ALERTE PARENTHÈSE

Une mini-préface dans laquelle j’expliquais que je n’écrivais pas en connaissance de cause. Parce que tout ce que je dis, tout ce que j’écris à propos de l’Antre des Sirènes, je ne l’ai pas vécu. Au début, mes personnages me faisaient peur et je n’avais pas envie de devenir comme eux. Certains d’entre eux ont tout pour réussir mais ne font rien pour, et sabotent leur propre vie par plaisir, par manque de volonté, d’espoir, de motivation… D’autres n’arrivent pas à communiquer, d’autres sont affreusement cyniques, ou affreusement seuls. Ce que je craignais, au fur et à mesure que j’écrivais, c’était de me regarder dans le miroir, un jour, et d’y reconnaître un de mes personnages, comme s’ils allaient tous devenir les facettes de mon être. En fait, je ne souhaitais à personne, vraiment à personne, de vivre l’expérience du Cyberdrunk — de l’Antre des Sirènes, appelez-ça comme vous voulez. Au fond, maintenant que j’y pense, tout ce que j’écrivais il y a un an était la métaphore de l’échec, et en l’écrivant ou en le lisant, je me dis que l’effet escompté devait être celui d’un coup de fouet, de boost. A la manière de Burroughs et de son Festin nu, qui cherche à te dissuader d’enfoncer des trucs dégueulasses dans tes veines en te racontant des trucs encore plus dégueulasses.

Aujourd’hui, un an après, je crois avoir changé. J’ai lu de nouveaux livres, trouvé de nouvelles sources d’inspirations, mon style a encore évolué. Surtout, ma vie sociale a été carrément boosté, et aussi je suis amoureux. Ça change énormément la perception des choses, c’est vraiment fantastique.

Et donc, et donc? T’accouches, oui?! 

J’y viens, j’y viens. Je conçois ce projet comme une mosaïque de vie, un peu à la manière de Tous à Zanzibar. En moins bien, forcément, haha. J’élabore le projet comme une série de nouvelles qui s’entremêlent plus ou moins. Les personnages sont liées, tout ce passe en une journée / soirée à l’Antre des Sirènes, une sorte de bar-discothèque-strip-bordel futuriste où se retrouve une certaine jet set, du moins tout ceux qui ont assez d’argent pour se payer l’entrée. L’idée est d’arriver à écrire des nouvelles suffisamment longues — sans essayer de faire du chiffre pour le nombre de mots — pour ensuite les compiler en un seul roman. D’abord, roman court, entre 17 500 et 40 000 mots. Ce qui est déjà pas mal. Je me dis qu’un roman court doit être fulgurant, comme un uppercut qui décroche la mâchoire. Et si je peux dépasser ce seuil pour en faire un roman, ça serait encore plus génial!

Il y a le vieux Montgomery, un vieil homme qui contemple les étoiles du toit de son immeuble, et parfois les clients de l’Antre des Sirènes qui ressemblent à des fourmis. Il y a Baraka, un taxi du cyberespace, cynique comme tout, qui rencontre un jeune cyberpunk encore pétri d’espoir. Il y a Mortimer, qui rêve d’Améthyste, une Sirène qui se prostitue par câbles et par implants. Il y a Pu-Tai, le videur obèse et cinglé. Il y a la Morphinée, qui fournit sa dose de rêve en poudre à tout ce petit monde.

Et un petit extrait, comme ça, pour la route

C’est dans ce capharnaüm qui sature les sens qu’une bande de gamins désœuvrés galope et se fraye un chemin dans la foule en hurlant. Parmi eux, il y a Montgomery, et Montgomery a dix ans. Il ramasse une poignée de cailloux et la lance sur un drone. Il s’enfuit en riant, les yeux brillants de malice et d’insouciance. Heurte la jambe d’un passant, qui lui fait les gros yeux avant d’éclater de rire, voyant que le drone tourne maintenant sur lui-même en répétant le même mot. Montgomery retrouve la troupe de gamins qui débordent de vie et d’énergie. Un camelot arrive, le drone sous le bras, hurlant aux enfants qu’il va les découper et les faire rôtir pour les vendre sur son étal. La course-poursuite est brève, le camelot lance un dernier juron et tourne les talons.

Le vieux Montgomery ouvre les yeux. Dans la rue, il n’y a que la façade sombre de l’Antre des Sirènes, la file d’attente qui n’en finira jamais et le ballet des taxis qui vomissent toujours plus de nouveaux clients. Les marchands et leurs étals colorés se sont envolés. Loin. En périphérie, où le sol boueux attend d’être bétonné et les marchands expulsés encore un peu plus loin.

Le vieil homme soupire. Le petit garçon qu’il était, autrefois, s’est envolé lui aussi. Loin, très loin. Peut-être dans les étoiles. Peut-être même qu’il le retrouvera, un jour. Ce soir, il n’a plus qu’une vieille carcasse déglinguée en guise de corps et pourtant, la malice fait toujours pétiller ses yeux larmoyants.

Les étoiles sont toujours là, elle aussi. Elles n’ont pas changé.

Le vieux Montgomery ferme les yeux. Quelque part, quelque part à la fenêtre d’un immeuble, quelque part dans un des recoins de son imagination, il y a l’odeur des beignets de courgettes qui cuisent.

Un sourire se dessine sur ses lèvres.

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