Un sourire et une demi-moustache

Les valeurs familiales de la Chine traditionnelle, comme l’unité et le collectivisme, n’ont pas échappé au mouvement créé par les révolutions culturelles et économiques qui ont secoué le pays au cours des dernières décennies. L’urbanisation a vidé les campagnes de la jeune génération et la politique de l’enfant unique précédemment évoquée a créé un défi démographique sans précédent, le tout menant à l’isolement des aînés. Nous avons constaté cette réalité dans deux milieux différant fortement l’un de l’autre par leur accessibilité et par les services offerts en matière d’hygiène, d’alimentation et de confort de base.

D’une part, les institutions gérées par le gouvernement chinois offrent des chambres aux femmes sans enfant âgées de plus de 55 ans, aux hommes de 60 ans et plus sans enfant et aux citoyens souffrant de certaines maladies chroniques ou d’handicaps sévères. Ces chambres, bien qu’exigües, sont relativement propres et équipées de salles de bain partagées, d’une télévision et de grandes fenêtres. Les résidents ont accès à des cours extérieures comportant jolis jardins et appareils d’exercice. Tous les services y sont dispensés gratuitement, et chaque aîné reçoit une allocation gouvernementale de 20 Yuan par mois, leur seul revenu, ce qui correspond à environ 3 dollars canadiens.

Les institutions privées sont quant à elles orientées vers le profit. Elles offrent des places à qui peut payer, et les soins prodigués y sont variables mais le plus souvent minimaux, voire nuls, les propriétaires préférant limiter les dépenses. La majorité des résidences privées que nous avons visitées étaient insalubres, bruyantes et dépourvues d’infrastructures adéquates, le tout constituant un ensemble plutôt choquant à nos yeux.

À raison de 2 journées par semaine, nous avions l’opportunité d’accompagner un groupe de bénévoles supportés par les médecins du SFPRP, dont la mission est d’alléger la charge de travail du personnel médical et non-médical de plusieurs institutions en effectuant des visites périodiques dans chacune d’entre elles. Notre rôle comportait trois principales facettes.

En premier lieu, nous étions appelés à discuter avec les locataires, à tout simplement leur tenir compagnie. Avec l’aide d’interprètes membres du SFPRP et de nos dictionnaires français-chinois, nous pouvions tenter de nous immiscer dans le quotidien de ces gens généralement souriants et heureux de nous accueillir, fiers de raconter leur passé. Une rencontre particulièrement riche fut celle d’un maître de tai-chi, professeur de calligraphie et artiste, âgé de 90 ans mais en paraissant 65, qui nous a communiqué les secrets de sa santé impeccable: une vie rythmée tous les jours par des séances d’exercice et de relaxation.

Il faut mentionner que la barrière de la langue, dure à surmonter en l’absence de personnel bilingue, a rendu les échanges extrêmement difficiles à certaines occasions. Jean-Simon, Maxime et François ont par exemple passé une très longue journée, sans interprète ni accompagnateur, dans une minuscule maison de retraite en campagne, sans possibilité de communiquer avec qui que ce soit une fois les quelques phrases de conversation de base épuisées. Le seul recours efficace qu’ils ont trouvé est la chanson, universelle. Le répertoire traditionnel québécois a donc fait vibrer le nord chinois le temps d’un après-midi!

En second lieu, nous pouvions proposer aux résidents différents soins de base tels que la coupe des ongles ou des cheveux et la taille de la barbe.

En troisième lieu, nous avons eu l’opportunité de d’effectuer le suivi de maladies chroniques en compagnie des médecins et étudiants du SFPRP, selon un déroulement semblable à celui des cliniques de campagne.

Dès la première visite, une intervenante soulignait qu’une seule question ne pouvait être posée: « Aimez-vous vivre ici? » . Peu importe la réponse que nous aurions obtenue, nous avons appris qu’au plus profond de leur coeur, les personnes âgées préfèreraient vieillir dans leur demeure en compagnie de leur famille, comme ils se sont eux-mêmes occupés de leurs parents et grands-parents. Cette façon de faire, profondément ancrée au coeur des moeurs chinoises, disparaît peu à peu, à mesure que la société chinoise mute et se modernise, pour le meilleur et pour le pire.

Il fut touchant de constater l’impact de nos sourires et de nos quelques soins auprès des aînés visités. Notre seule présence était de toute évidence source de réconfort; un exemple parlant est celui d’un vieil homme qui, suite à un bris du rasoir, s’est retrouvé avec une demi-moustache qui en aurait déconcerté plus d’un. Son rasage imparfait lui importait visiblement peu. Seul comptait pour lui le fait que quelqu’un se soit donné la peine de le visiter et de prendre soin de lui pour quelques minutes. La solitude des aînés ignore les frontières.

Julien, JF et François

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