Tu seras heureux (décembre 2010)

Concours de nouvelles du Crous 2011 : Fantasmes. Personnellement, je suis assez content… Si seulement l’idée n’avait pas déjà émergée dans l’esprit de quelqu’un d’autre… ^^ Bref, je poste ici pour le plaisir de la lecture

Crous 2011 Fantasmes

Installé dans son minuscule cabinet, le docteur Nox plongea ses yeux perçants dans ceux, maladifs, du jeune homme assis timidement en face de lui et qui semblait trouver dans la contemplation d’une nature morte la merveille la plus extraordinaire au monde. Après quelques secondes silencieuses, son admiration feinte se déporta sur un bouquet de fleurs bigarrées qui décorait l’angle du bureau ; et à vrai dire, elles étaient la seule touche de gaieté de l’univers aseptisé. Le docteur Nox ne s’était pas encombré de fioritures, comme s’il restait sur le qui-vive pour pouvoir déménager à tout instant. Le minimalisme du cabinet était aggravé par la nudité des murs, blancs et étincelants sous l’éclat glacé des néons.

– Les roses sentent drôlement bon ! lança le jeune homme pour engager la conversation.

Son ton enjoué aurait pu être convainquant si les fleurs n’avaient pas été artificielles. Kevin s’en rendit compte trop tard ; mais, plutôt que de relever son mensonge, le vieux médecin continua à le laisser se noyer dans son malaise. Il n’avait pas prononcé un seul mot depuis l’arrivée du patient, l’invitant à s’asseoir d’un geste courtois mais le scrutant sans retenue depuis. Pour un peu, Kevin se demanda s’il ne ferait pas mieux de partir, tant l’attitude du docteur Nox le déstabilisait. Pourtant, il ne broncha pas. La pièce sans fenêtre était oppressante, aussi oppressante que la société qu’il fuyait ; mais il ne se leva pas d’un air furieux, ni ne renversa la chaise d’un air mécontent. Pas même ne toussota-t-il de lassitude. Ses yeux dévièrent honteusement des pétales multicolores pour s’attarder sur la statuette qui se cachait derrière : la figurine de bronze était celle d’une femme aux yeux bandés qui tenait un glaive d’une main et une balance de l’autre.

– Original d’avoir chez soi le symbole de la justice, s’amusa-t-il dans une tentative désespérée pour détendre l’atmosphère.

Les prunelles grises du docteur étaient toujours braquées sur lui et ce fut à peine s’il sourcilla à la remarque. Que cherchait-il donc ? Son air intéressé était celui d’un vautour guettant sa proie dans le silence de la steppe. Le cœur battant et à court de diversions, Kevin s’humecta les lèvres et laissa échapper la véritable raison de sa visite :

– Est-ce vrai que je peux découvrir ce pour quoi je suis fait ici ?

Voilà. La question était posée, comme un secret qu’il ne fallait pas ébruiter.

La pièce était petite mais le malade s’était penché au-dessus du bureau, comme si l’atmosphère intimiste ne suffisait pas à le rassurer. Kevin savait que la profession du docteur était illégale et, en lui, sa propre culpabilité se disputait à la délivrance d’une question franchement posée. L’expression du praticien aux cheveux grisonnants avait changé.

– Vous n’êtes pas parti, commenta-t-il sobrement.

– Et pourquoi serai-je parti ?

– Il arrive que certains s’en aillent comme je ne dis rien. Mais le jugement est tombé : vous êtes digne de recevoir mon traitement.

Pour la première fois, le docteur sourit, découvrant des dents aussi blanches que les murs du cabinet. « Elles sont aussi fausses que le monde dans lequel je vis », songea amèrement Kevin. Le claquement sec d’un calepin lancé sur la table résonna comme un coup de marteau ; le jeune patient sursauta tandis que le docteur Nox poursuivit d’une voix égale :

– Je propose effectivement de vous montrer la profession que souhaite votre subconscient… Trois heures d’évasion pour comprendre pourquoi vous êtes si malheureux dans la vie… Vous êtes fatigué, n’avez plus envie de rien, êtes déprimé, n’est-ce pas ?

Kevin ne parvint pas à le contredire.

– Quel métier l’Optimisation Sociétale vous a-t-elle assigné ?

– Mécanicien automobile.

Le docteur hocha distraitement la tête. Rares étaient les sujets qui faisaient un rejet au programme d’Optimisation Sociétale, mais ceux que le vieil homme recevait en consultation appartenaient à toutes les couches de la société, que ce fussent des ouvriers en quête de gloire, des employés en manque d’argent ou des cadres submergés par le stress. Il griffonna l’information sur un calepin, bientôt complétée par une dizaine d’autres données personnelles.

Quand le stylo eut fini de courir sur la feuille, le vieil homme se redressa en s’appuyant sur les accoudoirs de son fauteuil et sortit d’un tiroir un dépliant usagé qu’il fit glisser sur le bureau. Son geste était trop ample et le malade rattrapa de justesse le papier avant qu’il ne tombât.

– Bien sûr, ce document restera ici… Vous n’êtes pas sans savoir que vous ne devez parler de cet endroit à personne, n’est-ce pas ?

Le brave bougre opina vivement du chef tandis qu’on lui brandissait la documentation, sans parvenir toutefois à convaincre le docteur : une partie de ses patients avaient manifestement la langue trop bien pendue puisqu’il en arrivait chaque jour de nouveaux. Loin de s’en plaindre, le praticien s’en frottait en réalité les mains : sans le bouche-à-oreille, comment faire prospérer son commerce ?

– Il n’y a qu’une seule formule proposée ? releva Kevin. Celle de trois heures ?

– Oui, confirma le docteur. Vous savez aussi bien que moi que si vous occupez le poste où vous êtes, c’est parce que le programme d’Optimisation Sociétale en a décidé ainsi. Il serait malvenu de se dévoyer de cette voie pour plus de trois heures alors que, grâce au traitement que vous avez suivi dans l’enfance, vous auriez du être comblé d’être mécanicien. Ce n’est pas sans raison que le gouvernement a interdit les cliniques comme la mienne.

Le ton du vieil homme était réprobateur et cette marque de désapprobation était la dernière mise en garde qu’il se permettait de fournir. Tant que les patients n’avaient pas goûté au sommeil artificiel, le point de non-retour n’était pas atteint. Au-delà, régnaient l’illégalité et le non-droit… Si Kevin trouva étrange qu’il dénigrât sa propre activité, il ne broncha pas. Le docteur le rassura donc d’un petit rire, comme après une bonne plaisanterie, et offrit un cigare que son interlocuteur déclina poliment.

– Et puis, entre nous, trois heures, c’est amplement suffisant pour découvrir votre fantasme refoulé, l’apprivoiser et apprendre ainsi à être heureux.

Sur ces paroles complices, le docteur Nox amena son malade au sous-sol. En contraste de l’accueil propret, et bien que l’aspect vétuste fût contrebalancé par la lumière jaune blafarde, la cellule faisait pâle figure. L’atmosphère était lugubre. Même dans la pénombre, il était évident que les coins du papier-peint étaient mouchetés de moisissures et l’air frais sentait le renfermé à cause d’une mauvaise aération.

– Quand on est amené à changer souvent de repaire, la décoration devient secondaire, expliqua le docteur en réponse à son froncement de sourcil. Ici, vous serez au calme pour profiter de l’expérience.

L’appareil qu’il présenta ensuite à Kevin avait coûté une fortune. A côté du luminaire qui fournissait la faible lumière, la cabine occupait tout un pan de mur. Faisant partie de la toute dernière génération de simulateurs virtuels, elle multipliait par deux le niveau de détails. Le docteur Nox savait que certains de ses collègues rechignaient à investir dans le renouvellement du matériel mais lui-même estimait qu’au prix que payaient les malades, ils étaient en droit de profiter au mieux de l’expérience interdite.

Née d’une alliance entre les avancées psychologiques et médicamenteuses, l’Optimisation Sociétale répondait aux évolutions de la société en permettant l’adéquation entre les aspirations délirantes des gens et les besoins de la réalité. Il était désormais possible de prédisposer un individu à un type de métier, tout en développant chez lui les capacités qui le rendraient apte à l’exercer. Le processus aléatoire répondait à des lois de probabilité édictées par le ministère afin de répondre au plus près des besoins ; toutefois, le programme apportait bien plus qu’un équilibre à la société : il offrait le bonheur aux gens. Conditionnés pour une profession, ils étaient heureux de faire ce qu’ils savaient de mieux, heureux de faire leur travail, heureux de faire ce dont on leur avait donné envie. L’amplification ou l’atténuation d’un trait de caractère constituait généralement un germe suffisant pour qu’une personne s’épanouît naturellement vers un secteur d’activité désigné, tout en préservant son libre-arbitre. Le docteur Nox admirait l’intelligence de la méthode : avec la même évidence qu’un gland devenait chêne sans se demander pourquoi il n’était pas hêtre, les hommes poussaient dans la forêt prospère de la société.

Avant la mise en place du programme, comment avait-on pu laisser la moitié de la population entreprendre des études dans des filières qu’on savait sans avenir ? Etait-il vrai que des malades mourraient autrefois, faute d’un nombre suffisant de professionnels de la santé ? Et tant de malheureux qui avaient été contraints, par la force des choses, d’exercer un métier qui ne leur plaisait pas… C’était vers eux qu’allaient les pensées du docteur quand un inadapté échouait à sa clinique, comme une tragique épave du passé.

Une pointe de pitié l’étrilla quand Kevin entra dans la capsule de verre allongée. Il y avait toujours eu des rejets au programme d’Optimisation Sociétale et constater leur existence attristait le bon docteur. Les inadaptés ne se satisfaisaient plus de leur place dans la société ; les manifestations de leur personnalité d’origine menaçaient les fondations même du programme et au lieu de continuer à profiter du bonheur qui aurait pu être le leur, ils sombraient dans une tourmente identitaire à la recherche d’eux-mêmes.

Les inadaptés souffraient sans s’expliquer la cause ; ils courraient après leur fantasme sans savoir quelle destinée les rendrait heureux. Les séquelles de l’Optimisation Sociétale les plongeaient en effet dans une telle confusion que certains développaient même de dangereux troubles psychiatriques. Fournir une solution était donc le métier du docteur Nox et pas un matin ne passait sans qu’il ne bénît l’Optimisation Sociétale de lui avoir donné la chance d’œuvrer pour l’intérêt général et la justice.

Le philanthrope se perdait dans ses rêveries et Kevin toqua anxieusement contre le plexiglas. Brusquement tiré de ses pensées, l’expression du vieillard était presque effrayante. La lumière de biais plongeait la moitié de ses traits dans la pénombre ; le jeune malade tressaillit mais se morigéna aussitôt : sa peur de la police rendait son imagination nerveuse. En venant consulter, il bravait la loi. Or celle-ci était très ferme contre ceux qui brisaient le carcan dans lequel le programme les avait enfermés ; parce que les déviants menaçaient l’équilibre sociétal, Kevin savait qu’il était passible de la peine capitale. Si on l’attrapait au cœur d’une clinique clandestine, le jugement était rendu d’avance.

En contraste de son inquiétude, le docteur Nox affichait un flegme ostentatoire. Son assurance était telle que Kevin se demanda s’il n’avait pas signé un accord secret avec un agent corrompu. L’idée le réconforta et il changea de position dans sa capsule trop étroite : si tel était le cas, il n’avait rien à craindre. Se sentant observé, le médecin lui dédia un sourire rassurant, toute trace d’hostilité disparue ; il opina du chef pour signifier que la séance démarrait, pressa un bouton puis saisit un code avant que la cabine ne se remplît de fumée. Kevin ferma les paupières tandis que le processus de mise en veille débutait.

Après s’être assoupi, il oublia qu’il était mécanicien. Le simulateur effaçait tout souvenir ayant trait à son conditionnement antérieur pour pouvoir recréer une existence en accord avec son for intérieur. Acteur ? Chanteur ? Sportif ? Ce que le client vivait pendant son sommeil n’était connu que de lui mais de toute façon, le docteur Nox s’en moquait. Il sifflota tandis qu’il remontait les escaliers et imaginait la sérotonine envahir le cerveau de l’imbécile heureux.

Trois heures plus tard, Kevin ressortit, radieux. Ses yeux pochés s’étaient résorbés. Un peu hagard, il cligna des paupières, jeta un regard indifférent aux murs moisis avec l’air de se demander où il se trouvait, puis chaussa lentement ses baskets. Ses yeux brillants s’assombrissaient tandis qu’il revenait à lui : réaction classique d’un homme qui avait goûté le bonheur et revenait à la réalité. La lumière faiblarde du luminaire était soudain trop forte et, se cachant les yeux de sa main, il s’assit sur le rebord de la cabine. La fumée et les drogues qu’il avait inhalées se dissipaient mais Kevin se sentait encore nauséeux. L’effet persistait quelques minutes, avait mis en garde le prospectus.

Ponctuel, le docteur toqua alors à la porte et entra sans attendre. Il avait perdu sa mine réjouie et accompagna le patient en silence jusqu’aux escaliers pour remonter. Kevin lui sut gré de respecter le silence ; sans doute avait-il l’habitude des clients peu loquaces après la séance. Arrivés au bureau, le jeune homme s’installa sur sa chaise, sous le regard sévère du docteur qui ne le lâchait pas des yeux. Cette fois, son insistance laissait Kevin indifférent.

Le jeune homme laissa ses pensées vagabonder sur la vie que le simulateur lui avait dévoilée. La lumière tamisée de la petite pièce au sous-sol lui paraissait soudain mille fois plus authentique que celle vomie par les néons du cabinet éclatant. Tout ce qui l’entourait sonnait faux, jusqu’à la présence même du docteur, confortablement affalé sur son fauteuil rembourré. L’idée du monde froid qu’il s’apprêtait à réintégrer le fit trembler. Il n’était plus l’usurpateur qui avait jadis décidé de devenir mécanicien automobile. Cet homme, cet étranger, ça n’avait jamais été lui…

– Le contrecoup de la thérapie est-il passé ? s’enquit doucement le docteur au bout de quelques minutes. J’ai un autre patient, alors quand vous serez assez en forme pour rentrer…

– Bien sûr, s’excusa timidement Kevin.

Le jeune homme se leva vivement et attrapa son manteau. Plongé dans ses méditations, il n’avait de toute façon aucune envie de discuter et la crainte de la police lui commandait de ne pas s’attarder. La compréhension de son fantasme refoulé avait fait naître en lui des sentiments conflictuels qu’il essayait de gérer. Colère, abattement, peur. Espoir. Les yeux de Kevin pétillaient d’une détermination nouvelle ; il allait changer de voie.

Quand il confia son intention au docteur, ce dernier lui tapota simplement l’épaule en lui rendant son sourire. Après que la porte eût claquée, ce même sourire balafrait toujours les lèvres du vieil homme : il complétait sereinement la fiche de renseignements pour les statistiques gouvernementales. C’était le sourire d’un homme fier de ce qu’il avait accompli ; les inadaptés qui passaient entre ses mains n’étaient plus des dangers pour la société et le docteur savait que la mort programmée de Kevin était nécessaire au bonheur général.

– Mécanicien automobile, récita-t-il tout en l’écrivant dans la case prévue.

Il venait de ranger le formulaire quand on toqua à la porte. Etait-ce déjà l’heure ? Après avoir consulté sa montre, le vieil homme fit entrer un homme massif, large comme deux Kevin. Le minuscule cabinet en paraissait d’autant plus étroit. Sans sourciller, le docteur prit note qu’il lui faudra augmenter la concentration de poison dans la fumée puis, sans un mot, il invita le nouveau condamné à s’asseoir. Ainsi commençait son jugement muet.

 

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Concours de nouvelles du Crous 2011 : Fantasmes. Personnellement, je suis assez content… Si seulement l’idée n’avait pas déjà émergée dans l’esprit de quelqu’un d’autre… ^^ Bref, je poste ici pour le plaisir de la lecture

Crous 2011 Fantasmes

Installé dans son minuscule cabinet, le docteur Nox plongea ses yeux perçants dans ceux, maladifs, du jeune homme assis timidement en face de lui et qui semblait trouver dans la contemplation d’une nature morte la merveille la plus extraordinaire au monde. Après quelques secondes silencieuses, son admiration feinte se déporta sur un bouquet de fleurs bigarrées qui décorait l’angle du bureau ; et à vrai dire, elles étaient la seule touche de gaieté de l’univers aseptisé. Le docteur Nox ne s’était pas encombré de fioritures, comme s’il restait sur le qui-vive pour pouvoir déménager à tout instant. Le minimalisme du cabinet était aggravé par la nudité des murs, blancs et étincelants sous l’éclat glacé des néons.

– Les roses sentent drôlement bon ! lança le jeune homme pour engager la conversation.

Son ton enjoué aurait pu être convainquant si les fleurs n’avaient pas été artificielles. Kevin s’en rendit compte trop tard ; mais, plutôt que de relever son mensonge, le vieux médecin continua à le laisser se noyer dans son malaise. Il n’avait pas prononcé un seul mot depuis l’arrivée du patient, l’invitant à s’asseoir d’un geste courtois mais le scrutant sans retenue depuis. Pour un peu, Kevin se demanda s’il ne ferait pas mieux de partir, tant l’attitude du docteur Nox le déstabilisait. Pourtant, il ne broncha pas. La pièce sans fenêtre était oppressante, aussi oppressante que la société qu’il fuyait ; mais il ne se leva pas d’un air furieux, ni ne renversa la chaise d’un air mécontent. Pas même ne toussota-t-il de lassitude. Ses yeux dévièrent honteusement des pétales multicolores pour s’attarder sur la statuette qui se cachait derrière : la figurine de bronze était celle d’une femme aux yeux bandés qui tenait un glaive d’une main et une balance de l’autre.

– Original d’avoir chez soi le symbole de la justice, s’amusa-t-il dans une tentative désespérée pour détendre l’atmosphère.

Les prunelles grises du docteur étaient toujours braquées sur lui et ce fut à peine s’il sourcilla à la remarque. Que cherchait-il donc ? Son air intéressé était celui d’un vautour guettant sa proie dans le silence de la steppe. Le cœur battant et à court de diversions, Kevin s’humecta les lèvres et laissa échapper la véritable raison de sa visite :

– Est-ce vrai que je peux découvrir ce pour quoi je suis fait ici ?

Voilà. La question était posée, comme un secret qu’il ne fallait pas ébruiter.

La pièce était petite mais le malade s’était penché au-dessus du bureau, comme si l’atmosphère intimiste ne suffisait pas à le rassurer. Kevin savait que la profession du docteur était illégale et, en lui, sa propre culpabilité se disputait à la délivrance d’une question franchement posée. L’expression du praticien aux cheveux grisonnants avait changé.

– Vous n’êtes pas parti, commenta-t-il sobrement.

– Et pourquoi serai-je parti ?

– Il arrive que certains s’en aillent comme je ne dis rien. Mais le jugement est tombé : vous êtes digne de recevoir mon traitement.

Pour la première fois, le docteur sourit, découvrant des dents aussi blanches que les murs du cabinet. « Elles sont aussi fausses que le monde dans lequel je vis », songea amèrement Kevin. Le claquement sec d’un calepin lancé sur la table résonna comme un coup de marteau ; le jeune patient sursauta tandis que le docteur Nox poursuivit d’une voix égale :

– Je propose effectivement de vous montrer la profession que souhaite votre subconscient… Trois heures d’évasion pour comprendre pourquoi vous êtes si malheureux dans la vie… Vous êtes fatigué, n’avez plus envie de rien, êtes déprimé, n’est-ce pas ?

Kevin ne parvint pas à le contredire.

– Quel métier l’Optimisation Sociétale vous a-t-elle assigné ?

– Mécanicien automobile.

Le docteur hocha distraitement la tête. Rares étaient les sujets qui faisaient un rejet au programme d’Optimisation Sociétale, mais ceux que le vieil homme recevait en consultation appartenaient à toutes les couches de la société, que ce fussent des ouvriers en quête de gloire, des employés en manque d’argent ou des cadres submergés par le stress. Il griffonna l’information sur un calepin, bientôt complétée par une dizaine d’autres données personnelles.

Quand le stylo eut fini de courir sur la feuille, le vieil homme se redressa en s’appuyant sur les accoudoirs de son fauteuil et sortit d’un tiroir un dépliant usagé qu’il fit glisser sur le bureau. Son geste était trop ample et le malade rattrapa de justesse le papier avant qu’il ne tombât.

– Bien sûr, ce document restera ici… Vous n’êtes pas sans savoir que vous ne devez parler de cet endroit à personne, n’est-ce pas ?

Le brave bougre opina vivement du chef tandis qu’on lui brandissait la documentation, sans parvenir toutefois à convaincre le docteur : une partie de ses patients avaient manifestement la langue trop bien pendue puisqu’il en arrivait chaque jour de nouveaux. Loin de s’en plaindre, le praticien s’en frottait en réalité les mains : sans le bouche-à-oreille, comment faire prospérer son commerce ?

– Il n’y a qu’une seule formule proposée ? releva Kevin. Celle de trois heures ?

– Oui, confirma le docteur. Vous savez aussi bien que moi que si vous occupez le poste où vous êtes, c’est parce que le programme d’Optimisation Sociétale en a décidé ainsi. Il serait malvenu de se dévoyer de cette voie pour plus de trois heures alors que, grâce au traitement que vous avez suivi dans l’enfance, vous auriez du être comblé d’être mécanicien. Ce n’est pas sans raison que le gouvernement a interdit les cliniques comme la mienne.

Le ton du vieil homme était réprobateur et cette marque de désapprobation était la dernière mise en garde qu’il se permettait de fournir. Tant que les patients n’avaient pas goûté au sommeil artificiel, le point de non-retour n’était pas atteint. Au-delà, régnaient l’illégalité et le non-droit… Si Kevin trouva étrange qu’il dénigrât sa propre activité, il ne broncha pas. Le docteur le rassura donc d’un petit rire, comme après une bonne plaisanterie, et offrit un cigare que son interlocuteur déclina poliment.

– Et puis, entre nous, trois heures, c’est amplement suffisant pour découvrir votre fantasme refoulé, l’apprivoiser et apprendre ainsi à être heureux.

Sur ces paroles complices, le docteur Nox amena son malade au sous-sol. En contraste de l’accueil propret, et bien que l’aspect vétuste fût contrebalancé par la lumière jaune blafarde, la cellule faisait pâle figure. L’atmosphère était lugubre. Même dans la pénombre, il était évident que les coins du papier-peint étaient mouchetés de moisissures et l’air frais sentait le renfermé à cause d’une mauvaise aération.

– Quand on est amené à changer souvent de repaire, la décoration devient secondaire, expliqua le docteur en réponse à son froncement de sourcil. Ici, vous serez au calme pour profiter de l’expérience.

L’appareil qu’il présenta ensuite à Kevin avait coûté une fortune. A côté du luminaire qui fournissait la faible lumière, la cabine occupait tout un pan de mur. Faisant partie de la toute dernière génération de simulateurs virtuels, elle multipliait par deux le niveau de détails. Le docteur Nox savait que certains de ses collègues rechignaient à investir dans le renouvellement du matériel mais lui-même estimait qu’au prix que payaient les malades, ils étaient en droit de profiter au mieux de l’expérience interdite.

Née d’une alliance entre les avancées psychologiques et médicamenteuses, l’Optimisation Sociétale répondait aux évolutions de la société en permettant l’adéquation entre les aspirations délirantes des gens et les besoins de la réalité. Il était désormais possible de prédisposer un individu à un type de métier, tout en développant chez lui les capacités qui le rendraient apte à l’exercer. Le processus aléatoire répondait à des lois de probabilité édictées par le ministère afin de répondre au plus près des besoins ; toutefois, le programme apportait bien plus qu’un équilibre à la société : il offrait le bonheur aux gens. Conditionnés pour une profession, ils étaient heureux de faire ce qu’ils savaient de mieux, heureux de faire leur travail, heureux de faire ce dont on leur avait donné envie. L’amplification ou l’atténuation d’un trait de caractère constituait généralement un germe suffisant pour qu’une personne s’épanouît naturellement vers un secteur d’activité désigné, tout en préservant son libre-arbitre. Le docteur Nox admirait l’intelligence de la méthode : avec la même évidence qu’un gland devenait chêne sans se demander pourquoi il n’était pas hêtre, les hommes poussaient dans la forêt prospère de la société.

Avant la mise en place du programme, comment avait-on pu laisser la moitié de la population entreprendre des études dans des filières qu’on savait sans avenir ? Etait-il vrai que des malades mourraient autrefois, faute d’un nombre suffisant de professionnels de la santé ? Et tant de malheureux qui avaient été contraints, par la force des choses, d’exercer un métier qui ne leur plaisait pas… C’était vers eux qu’allaient les pensées du docteur quand un inadapté échouait à sa clinique, comme une tragique épave du passé.

Une pointe de pitié l’étrilla quand Kevin entra dans la capsule de verre allongée. Il y avait toujours eu des rejets au programme d’Optimisation Sociétale et constater leur existence attristait le bon docteur. Les inadaptés ne se satisfaisaient plus de leur place dans la société ; les manifestations de leur personnalité d’origine menaçaient les fondations même du programme et au lieu de continuer à profiter du bonheur qui aurait pu être le leur, ils sombraient dans une tourmente identitaire à la recherche d’eux-mêmes.

Les inadaptés souffraient sans s’expliquer la cause ; ils courraient après leur fantasme sans savoir quelle destinée les rendrait heureux. Les séquelles de l’Optimisation Sociétale les plongeaient en effet dans une telle confusion que certains développaient même de dangereux troubles psychiatriques. Fournir une solution était donc le métier du docteur Nox et pas un matin ne passait sans qu’il ne bénît l’Optimisation Sociétale de lui avoir donné la chance d’œuvrer pour l’intérêt général et la justice.

Le philanthrope se perdait dans ses rêveries et Kevin toqua anxieusement contre le plexiglas. Brusquement tiré de ses pensées, l’expression du vieillard était presque effrayante. La lumière de biais plongeait la moitié de ses traits dans la pénombre ; le jeune malade tressaillit mais se morigéna aussitôt : sa peur de la police rendait son imagination nerveuse. En venant consulter, il bravait la loi. Or celle-ci était très ferme contre ceux qui brisaient le carcan dans lequel le programme les avait enfermés ; parce que les déviants menaçaient l’équilibre sociétal, Kevin savait qu’il était passible de la peine capitale. Si on l’attrapait au cœur d’une clinique clandestine, le jugement était rendu d’avance.

En contraste de son inquiétude, le docteur Nox affichait un flegme ostentatoire. Son assurance était telle que Kevin se demanda s’il n’avait pas signé un accord secret avec un agent corrompu. L’idée le réconforta et il changea de position dans sa capsule trop étroite : si tel était le cas, il n’avait rien à craindre. Se sentant observé, le médecin lui dédia un sourire rassurant, toute trace d’hostilité disparue ; il opina du chef pour signifier que la séance démarrait, pressa un bouton puis saisit un code avant que la cabine ne se remplît de fumée. Kevin ferma les paupières tandis que le processus de mise en veille débutait.

Après s’être assoupi, il oublia qu’il était mécanicien. Le simulateur effaçait tout souvenir ayant trait à son conditionnement antérieur pour pouvoir recréer une existence en accord avec son for intérieur. Acteur ? Chanteur ? Sportif ? Ce que le client vivait pendant son sommeil n’était connu que de lui mais de toute façon, le docteur Nox s’en moquait. Il sifflota tandis qu’il remontait les escaliers et imaginait la sérotonine envahir le cerveau de l’imbécile heureux.

Trois heures plus tard, Kevin ressortit, radieux. Ses yeux pochés s’étaient résorbés. Un peu hagard, il cligna des paupières, jeta un regard indifférent aux murs moisis avec l’air de se demander où il se trouvait, puis chaussa lentement ses baskets. Ses yeux brillants s’assombrissaient tandis qu’il revenait à lui : réaction classique d’un homme qui avait goûté le bonheur et revenait à la réalité. La lumière faiblarde du luminaire était soudain trop forte et, se cachant les yeux de sa main, il s’assit sur le rebord de la cabine. La fumée et les drogues qu’il avait inhalées se dissipaient mais Kevin se sentait encore nauséeux. L’effet persistait quelques minutes, avait mis en garde le prospectus.

Ponctuel, le docteur toqua alors à la porte et entra sans attendre. Il avait perdu sa mine réjouie et accompagna le patient en silence jusqu’aux escaliers pour remonter. Kevin lui sut gré de respecter le silence ; sans doute avait-il l’habitude des clients peu loquaces après la séance. Arrivés au bureau, le jeune homme s’installa sur sa chaise, sous le regard sévère du docteur qui ne le lâchait pas des yeux. Cette fois, son insistance laissait Kevin indifférent.

Le jeune homme laissa ses pensées vagabonder sur la vie que le simulateur lui avait dévoilée. La lumière tamisée de la petite pièce au sous-sol lui paraissait soudain mille fois plus authentique que celle vomie par les néons du cabinet éclatant. Tout ce qui l’entourait sonnait faux, jusqu’à la présence même du docteur, confortablement affalé sur son fauteuil rembourré. L’idée du monde froid qu’il s’apprêtait à réintégrer le fit trembler. Il n’était plus l’usurpateur qui avait jadis décidé de devenir mécanicien automobile. Cet homme, cet étranger, ça n’avait jamais été lui…

– Le contrecoup de la thérapie est-il passé ? s’enquit doucement le docteur au bout de quelques minutes. J’ai un autre patient, alors quand vous serez assez en forme pour rentrer…

– Bien sûr, s’excusa timidement Kevin.

Le jeune homme se leva vivement et attrapa son manteau. Plongé dans ses méditations, il n’avait de toute façon aucune envie de discuter et la crainte de la police lui commandait de ne pas s’attarder. La compréhension de son fantasme refoulé avait fait naître en lui des sentiments conflictuels qu’il essayait de gérer. Colère, abattement, peur. Espoir. Les yeux de Kevin pétillaient d’une détermination nouvelle ; il allait changer de voie.

Quand il confia son intention au docteur, ce dernier lui tapota simplement l’épaule en lui rendant son sourire. Après que la porte eût claquée, ce même sourire balafrait toujours les lèvres du vieil homme : il complétait sereinement la fiche de renseignements pour les statistiques gouvernementales. C’était le sourire d’un homme fier de ce qu’il avait accompli ; les inadaptés qui passaient entre ses mains n’étaient plus des dangers pour la société et le docteur savait que la mort programmée de Kevin était nécessaire au bonheur général.

– Mécanicien automobile, récita-t-il tout en l’écrivant dans la case prévue.

Il venait de ranger le formulaire quand on toqua à la porte. Etait-ce déjà l’heure ? Après avoir consulté sa montre, le vieil homme fit entrer un homme massif, large comme deux Kevin. Le minuscule cabinet en paraissait d’autant plus étroit. Sans sourciller, le docteur prit note qu’il lui faudra augmenter la concentration de poison dans la fumée puis, sans un mot, il invita le nouveau condamné à s’asseoir. Ainsi commençait son jugement muet.

 

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