Trompettiste : inspiré par la vie de Miles Davis

DISCLAIMER : Cette nouvelle est la troisième que j’écris en l’honneur du Mois de l’histoire des Noir.e.s. CELA DIT, n’étant pas une personne racisée, j’ai conscience d’écrire ce qui suit à partir d’une position de privilège. Mon but ici n’est pas d’utiliser mon rapport en tant que personne blanche pour exposer des problèmes réels : je doute que ce soit ma place, de toute façon. Tout ce que je souhaite, par cette nouvelle ainsi que les deux précédentes, c’est de célébrer certaines cultures qui ont été largement mises de côté alors qu’elles méritent tout autant d’être exposées. Ainsi, je n’aborderai pas de sujet considéré lourd, mais me concentrerai plutôt sur des aspects qui sont à la portée de tous. Toutefois, je tiens à préciser que j’ai fait les recherches appropriées pour écrire ces nouvelles : là où je me limite, c’est la question du langage usuel. Maintenant que c’est dit… Bonne lecture !

Sa joue lui fait encore mal. Même le sac de petits pois congelés qu’il tient contre elle n’apaise pas la douleur qu’il ressent. Ce n’est pas la première fois que ça arrive. Et Miles n’est pas stupide : il sait pertinemment qu’il ne s’agira pas de la dernière fois non plus. Quelques fois… Il aimerait bien retourner vivre dans son ancien quartier, où la vie état plus facile et où ses voisins le respectaient réellement. Il pouvait se contenter d’écouter du blues sur son porche sans qu’on lui lance des pierres. Il pouvait rentrer de l’école avec ses amis sans risquer qu’un groupe se jette sur eux pour les tabasser. C’était le bon vieux temps.

Mais bon. Les affaires de son père se portent très bien. Et avec tout l’argent qu’il accumule, pourquoi ne pas acquérir une meilleure maison ? Plus spacieuse, plus rapprochée du centre-ville, plus… tout, en fait. Dans un sens, Miles apprécie beaucoup sa nouvelle chambre. De l’autre… Il s’ennuie de ses amis et il s’ennuie de la tranquillité qu’il avait dans son ancien quartier.

« Miles, tu peux venir ici, deux minutes ?

— J’arrive. »

Il descend les marches et vient rejoindre ses parents au salon. Devant leurs airs souriants, il pose les pois sur un meuble et se rapproche. Ce n’est que là qu’il remarque que son père cache quelque chose derrière lui.

« Joyeux anniversaire, mon grand ! Je t’ai acheté quelque chose qui, je crois, pourrait te plaire. Tu fermes les yeux ?

— Sérieusement ?

— Sérieusement. Je suis sûr que tu vas adorer. »

Miles lève les yeux au ciel, ne voyant pas la nécessité de la chose, mais se prête tout de même au jeu. Il entend ses parents se déplacer, puis le gramophone commencer à jouer le vinyle qu’il lit. Comme toujours, Miles se laisse bercer par le son de cette musique qu’il apprend à apprécier de plus en plus. Une musique criante de vérité rien que par le son des instruments qui expriment une nostalgie émouvante. Et quelques fois… Par les chanteurs qui expriment la puissance de leurs maux et ceux de leurs ancêtres.

Mais bientôt… Il entend un son plutôt désagréable recouvrir cette douce musique et il les ouvre. Ce qu’il a face à lui le rend à la fois bouche bée et… confus.

« Tu m’as acheté une trompette ? »

Son père lui sourit et décolle l’embouchure de ses lèvres, arrêtant de torturer le pauvre instrument.

« Oui. Ça fait un peu plus d’un an que je te regarde découvrir de nouveaux horizons musicaux et j’ai pu remarquer que tu as commencé à lire les partitions directement, en ayant la chanson correspondante en fond, pour que tu puisses suivre. Alors… Je me suis dit que la trompette était une bonne façon de te faire entrer dans le jeu. »

Il se rapproche de Miles et lui donne l’instrument. Ce dernier lisse les surfaces dorées, appuie sur les pistons, suit d’un doigt la direction de la conduite d’air et, par simple curiosité, glisse son poing fermé dans le pavillon. Un sourire se pose sur ses lèvres et il vient faire un câlin à son père.

« Merci, merci ! C’est le meilleur cadeau que tu ne m’aies jamais fait ! Mais… Tu n’y touches plus, OK ? Je ne veux plus jamais entendre ce que t’as essayé de faire.

— C’est noté, je te le promets. Mais… de rien. Je sais que tu sauras t’en servir comme il faut. D’ailleurs, j’ai deux accompagnements…

— C’est quoi ? D’autres disques ?

— Oh non, quelque chose de plus productif pour toi… Déjà, un livre pour que tu puisses apprendre les bases. Par exemple comment placer tes doigts, sur quels pistons appuyer pour sortir telle note, des gammes… Ce genre de chose essentielle.

— Je vais m’y mettre tout de suite ! Où est-ce que…

— Attends, attends. J’ai bien dit deux accompagnements, non ?

— Si… »

Son père l’observe et sort un papier plié de sa poche. Il le déplie et le tourne vers Miles. Le jeune garçon lit le contenu et ses yeux s’écarquillent.

« Et c’est ce soir ?

— Tout à fait. Le Gen Blues Band se produit ce soir et tous ceux qui veulent se joindre à eux sont invités. Alors si tu veux… 

— Bien sûr que je veux ! Mais je dois me pratiquer un peu pour ne pas avoir l’air complètement perdu. Je vais dans ma chambre, ne me dérangez pas ! »

Il attrape le livre que lui désigne son père et se rue à l’étage, s’enfermant dans sa chambre. Il pose le livre ouvert sur sa table et commence à lire, tombant finalement sur la première séquence de notes. Les conseils acquis, il se place, apporte l’instrument à sa bouche et commence.

Bien entendu, puisqu’il s’agit de son tout premier essai, rien de très beau n’en sort. Cela dit, Miles ne se laisse pas décourager et recommence, portant également attention à ce qui semble mieux fonctionner : par exemple en ne gonflant pas les joues et en pinçant les lèvres. Il se pratique de la sorte pendant des heures, y allant un peu plus aisément sur les notes et enchaînant la gamme la plus basique. Quand son père toque pour le faire savoir qu’ils doivent partir, Miles range sa trompette dans sa boîte qu’il prend et suit l’adulte.

Un court trajet en voiture plus tard, ils sont devant un café. Celui-ci semble presque plein et la musique qui en sort est déjà plaisante à entendre. Ils entrent et, après quelques minutes de recherche, s’asseyent à une table. Miles garde la boîte sur ses cuisses et regarde anxieusement autour de lui. Aux premiers abords, il est le seul non-adulte présent et ils ont tous l’air d’être des habitués. Ils discutent pendant que le groupe continue de jouer. Miles les observe, à présent. Quelqu’un se tient derrière une batterie, un autre joue de la contrebasse, il y a deux trompettistes, un saxophoniste et quelqu’un sur un xylophone. Le garçon parvient aussi à voir un piano, poussé un peu plus loin, mais personne n’en joue.

« C’est bon, détends-moi, mon fils. Tout est relaxe, par ici. Tu n’es même pas obligé de jouer si tu ne te sens pas prêt.

— Je sais… Mais… Je ne suis encore jamais venu dans un endroit pareil… Je ne me sens pas tout à fait à ma place.

— Tu peux me croire… Tu as ta place. Et si tu ne l’as pas… Tu la fais toi-même. Mais en attendant… Quelque chose à boire ?

— Juste de l’eau…

— Parfait, je reviens tout de suite. »

Une fois que son père est parti, Miles attarde son regard vers la scène, vers le band qui est présentement en train de jouer. Devant l’air tranquille, l’adolescent se détend un peu, posant la boîte avec sa trompette à ses pieds pendant qu’il en tape un au rythme de la mélodie. Il décide de s’appuyer sur sa joue, mais se redresse devant la sensibilité qui lui rappelle ce qui lui est arrivé il y a quelques heures à peine.

« Et voilà ton eau, jeune homme !

— Merci, Pops. »

Miles boit son verre et le pose sur la table, son attention se posant immédiatement sur les musiciens qui, semble-t-il, viennent de choisir de s’adresser à l’ensemble des clients.

« On vient de nous informer qu’aujourd’hui, c’est l’anniversaire d’une personne bien spéciale qui souhaiterait apprendre les rudiments de notre musique. Étant donné qu’il s’agit d’une occasion rare… Est-ce qu’un certain Miles pourrait venir nous rejoindre sur scène avec sa trompette ? »

Miles écarquille les yeux devant ce qu’ils viennent de dire et se tourne vers son père qui lui sourit pendant que les clients applaudissent pour encourager la manœuvre.

« T’as pas fait ça !

— Bien sûr que si. Allez, monte les rejoindre. »

L’adolescent se rend compte qu’on l’attend et se dépêche : il attrape sa trompette, puis se lève en s’avançant tranquillement vers la scène sous les regards intrigués des autres clients. Le saxophoniste s’approche et lui tend une main. Miles la saisit et, avec cette assistance, se hisse sur la scène où les deux trompettistes se placent de part et d’autre de sa personne.

« Alors, parle-nous un peu de toi !

— OK… Moi c’est Miles, j’ai 13 ans aujourd’hui et… je viens tout juste de recevoir cette trompette en cadeau de la part de mon père, là-bas.

— Dans ce cas… Je suppose que tu ne t’y connais pas encore beaucoup ?

— Non, pas vraiment. »

Le trompettiste de gauche hoche la tête.

« Pas de souci. Voici ce qu’on te propose. Reste avec nous sur scène et observe-nous. Si tu pratiques tes doigtés en même temps, ça pourrait t’aider encore plus. Et, à la fin du spectacle… On pourra échanger nos informations pour parler de petits cours, qu’est-ce que tu en dis ?

— Vous feriez cela ? Sérieux ?

— Bien sûr. On adore ce qu’on fait, alors si on peut aider la prochaine génération à faire de même… Je ne vois pas pourquoi on s’en empêcherait.

— Dans ce cas… J’aimerais beaucoup. Merci !

— De rien. Maintenant… Installe-toi, profite bien du spectacle et surtout… Joyeux anniversaire, Miles. »

Le sourire aux lèvres, Miles s’installe et passe le reste de la soirée à admirer les musiciens devant lui : en priorité les trompettistes pour mieux les étudier et un jour reproduire leurs gestes, mais aussi les autres rien que parce que ce sont des compléments qui l’intéressent également.

Et à cet instant, tout le reste lui importe peu. Parce que désormais, Miles sait où se trouve sa place et il compte tout faire pour se l’approprier et laisser sa marque.

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