Tía Esperanza

Il y a des bras de femmes qui sont des lieux
d’exil, et d’autres qui sont la terre natale. 

Amin Maalouf

J’étais assis sur un rocher. Je regardais la mer. Sur cette protubérance de pierre millénaire je me sentais en sécurité en dépit des vagues bruyantes qui me griffaient le visage avec de multiples petits fouets liquides. J’étais seul. J’attendais. Je voulais être là. A la toute première place. L’humanité allait passer d’un millénaire à l’autre et selon des pronostics, aussi vieux que la peur, nous allions être terrassés par la colère d’une pléiade de dieux aux caprices ravageurs. Jeune, je lisais déjà l’Apocalypse et il m’avait semblé y trouver un zeste délicieux de cette perversité qui, loin de m’effrayer, me propulsait tout droit dans les bras vengeurs des quatre cavaliers et leurs lots de désolation. J’étais là et attendais, donc, la bête aux sept têtes et dix cornes qui devait être la première d’une fournée de monstres marins aux visqueux cheveux d’algues, à l’haleine puante et aux serres assassines. Les scorpions et grenouilles attendus dans d’autres prophéties appartenaient, certainement, aux déshérités du Sahara ou aux peuplades paupérisées de l’Amazonie.
A travers l’obscurité hivernale et le vacarme gelé de la mer, me parvint une voix que je n’eus aucune difficulté à reconnaître mais qui n’aurait pas dû être là.
– Alors, mon gros couillon, qu’est-ce que tu fais à te geler les miches par ce temps de merde !
– Tante Esperanza.. ? C’est bien toi ?
– Et qui d’autre que moi viendrait ici pour te saluer, sacré corniaud !
En effet, qui d’autre que tante Esperanza pouvait bien vouloir partager ma solitude ? Le timbre de sa voix ne pouvait pas m’abuser. Je me retournai et la vis. Elle se déplaçait avec élégance comme si son charme charnel égalisait, par sa flamboyante certitude, le monceau chaotique de pierres qui nous séparait. Quelle femme ! Quelle carrure impressionnante ! Elle avait accompagné toute ma jeunesse et même une partie de mon âge adulte, mais elle me faisait, quand même, un sacré effet. Elle devait mesurer un mètre soixante-quinze au garrot et peser dans les cent kilos. Une œuvre devant laquelle la nature baissait les yeux de pure satisfaction. On disait d’elle qu’elle n’avait pas d’ombre parce que les rayons du soleil ne réussirent jamais à délimiter une surface définie à son alentour. Elle ondulait au gré de l’air esquissant quelques immatérielles figures d’une sensualité si puissante que même les oiseaux détournaient le regard de leurs femelles en rut.
– Putain de froid ! Ta quéquette ne doit pas dépasser les deux centimètres ! dit-elle
– C’est normal, ma tante. Nous sommes fin décembre. Presque en Janvier.
– Deux centimètres pour une quéquette ce n’est jamais normal. Même pas pour toi mon cher petit con de neveu ! dit-elle en ramassant son sein gauche avec sa main droite et l’emmaillotant sous son pull rouge à carreaux blancs.
Elle avait un goût prononcé pour les vêtements colorés et elle les portait avec aisance bien qu‘elle les achetât deux tailles en dessous. C’est d’ailleurs cette habitude, de porter ses fringues si serrées, qui la faisait être en constant mouvement, remettant à gauche ce qui se faufilait à droite, remontant ce qui fuyait vers le bas. Elle devait remercier le bon Dieu d’être née dans un pays où l’espace pour se déplacer était le dernier des soucis des habitants. Et ce devait être, aussi, une des seules choses dont elle le remerciait. Car derrière son tendre et pétillant regard et le cadeau rayonnant de son sourire se trouvait perchée et aux abois une histoire bondée d’amours dépités et d’abominables moments de solitude.
– T’as l’air d’être dans la merde. Si tu pouvais voir ta frimousse …
– Oui, c’est vrai. Toutes les ans, ça recommence. Je n’aime pas les fêtes. En plus, celle-ci tient un peu du symbole. La fin d’un siècle. La fin d’un millénaire. Et qui te dit qu’il ne se passera rien d’autre que ce qui se passe d’habitude ? Peut-être que ce qu’on nous promet depuis tant de temps va, enfin, se réaliser ?
– Putain ! Tu ne changeras donc jamais ? Tes questions merdiques obtiendraient les réponses qu‘elles méritent si seulement tu te décidais à t’occuper un peu plus de ta pine. Tu es beau garçon, tu sais ?
– … tante Esperanza…
– Quoi, tante Esperanza. Ça te fait rougir? Allons, tiens ! Rien n’est donc définitivement perdu. Bon, regarde. Toutes ces histoires à la con de millénaire, apocalypse et fin du monde, c’est des foutaises. Moi, je te le dis. Tiens, tu me connais. Je m’habille de telle sorte que je suis obligée de respirer par le trou du cul, et tout ça pour pêcher n’importe quel con dans mes filets. Et si je réussis à en emprisonner au moins un, tu crois que je vais, après tout ce bordel, toutes ces attentes, tous ses sacrifices, le déchiqueter à la scie électrique ou lui mettre des électrodes dans les roubignolles ? Est-ce qu’il serait rationnel – comme tu dis – que celui qui a fait de ce merdier ce qu’il est, se décide, comme ça, dans une nuit de solitude touche-pipi et stérile, à nous concocter une fiesta où il fera pleuvoir les flammes de l’enfer pour que le petit mignon encule sa mère et sa mère son père ( celui à elle car celui du petit mignon c’est tout à fait normal ) et pour que ce père, après, se suicide avec une des recettes de moules de chez Léon ? Tu me prends pour qui, mon petit con ? Tout ce boulot dont personne lui a demandé l’exécution, toute cette majestueuse diversité, qui meuble sa cuistre grandeur, éjectée, chiée dans un accès de connerie monumentale ? Mais non, tu vois que non ? Des questions à la con… une branlette même pas jubilatoire. Une somme de conneries à la mesure des castrés. Qui sont malheureusement un tas. Entre les religieux , les intellos et les politiciens…
Parce qu’elle crut savoir que ces derniers mots faisaient encore le tour de la côte, rebondissant de pierre en pierre, de rocher en rocher, sautillant au sommet des vagues venant mourir au bord de la plage, elle se tut. La lune, se reflétant incommode sur la surface légèrement agitée de la mer, peignait un chemin phosphorescent vers le lointain. Je le suivis caressant son parcours argenté et me perdis au fin fond de l’horizon. Alors je revis le jour où Tante Esperanza nous était présentée quelques heures avant même qu’elle arrivât chez nous. Notre mère nous indiquait qu’elle était un peu bizarre voire un tantinet grossière. Mais elle était, comme nous, de la famille. À part entière. Et il ne fallait pas trop s’attarder sur ses manifestations quelque peu ordinaires. Notre père restait assis sur son fauteuil de lecture et par l’absence de commentaires de sa part nous comprenions qu’il ne partageait pas les conclusions de notre mère. Mon frère et moi même, nous avions peut être respectivement, onze et sept ans, nous nous réjouissions. Car nous étions loin d’avoir cette merveilleuse habitude qui consiste à recevoir beaucoup de monde chez soi. Mais quand cela arrivait, notre grand-mère et notre mère transformaient le minuscule appartement où nous vivions en un vaste champ de bataille. La farine emprisonnait les rayons de soleil, qui entraient par la toute petite fenêtre de la cuisine, entre ses doigts poudreux et les mélangeait aux œufs frais, aux épinards, aux blettes, aux tomates, aux oignons ,à l’huile d’olive et aux épices pour finir en tout petits raviolis, quintessence légère, incorporelle et aérienne de la douceur. A ces délicats cadeaux du ciel venait s’ajouter un flan au coco râpé et au caramel, dont l’onctuosité et la suavité faisaient oublier les plus terribles avanies. Pour un instant, les terreurs de la nuit, les craintes de l’avenir et même la concentration constipée de notre père s’effaçaient. Nous avions donc un à priori positif pour cette tante inconnue, mystérieuse et au verbe, apparemment, haut en couleur qui sans même être présente avait déjà gagné nos cœurs et notre curiosité. Et ce ne fut pas son entrée spectaculaire, par une porte trop petite et les invectives que notre mère lui proférait « mais rentre donc de profil, nom de dieu ! De profil ! », ni le regard homicide que notre père daigna soustraire à la lecture, ni les observations fulminantes « il faut toutes les tuer, ces chiennes » que notre grand-père dérobait, à point nommé, à sa folie d’habitude silencieuse, qui aurait pu changer quoi que ce soit à l’amour qu’on lui portait déjà.
– Putain, la tante dit mon frère
– Il me connaît déjà ? demanda tante Esperanza avec un magnifique sourire à la chlorophylle sans sucre.
Moi je suis resté stupéfait devant cette masse lumineuse et comme un futur fin stratège je ne me suis pas interdit de me jeter sur elle pour l’embrasser. Mes tous petits bras de l’époque ne réussirent pas à enlacer, tout à fait, sa cuisse droite mais permirent quand même à mes mains de constater le velouté de sa peau et à mes narines la douceur de son parfum.
– Ah ! le petit coquin dit-elle en se penchant vers ma tête pour y déposer son premier baiser.
Pour moi ce fut un moment de parfait bonheur que je ne suis pas prêt d’oublier, car après s’être débarrassée de son sac couleur mauve à rayures jaunes en plastique brillant, elle me prit entre ses bras avant de saluer tous les autres. Elle m’assit à ses côtés à table et ne me coupa pas la salade de carottes aux olives noires, œufs durs et vinaigre balsamique ni les raviolis à la sauce tomate parce qu’il n’y avait rien à couper mais c’était tout comme. Elle ne cessa de me caresser la tête et les jambes et me dit à l’oreille « mignon, je t’aime ». Elle fit tout ce qui devait être fait pour que ce repas fût pour moi comme une de ces orgies de la Rome antique et en décadence dont je revendiquerai la nécessité bien au delà de la puberté. Ma grand-mère était ravie, ma mère émettait, dans le silence, certaines réserves, mon père mangeait en compagnie de Balzac et mon grand-père se défoulait, sur son lit d’invalide et continuait à injurier les femelles de la race canine en se privant, par la même occasion, du dessert. Le début de cet après-midi de printemps ensoleillé, n’était, pour mon frère et moi même, que plus agréable. J’attendis, ce jour là, que le café fût consommé pour commencer à casser les pieds en demandant une sortie.
– Mais bien sûr, dit ma tante. Allons chercher des barbes à papa et des sucettes !
Ainsi, nous sortîmes. Mon frère, ma mère, tante Esperanza et moi. La grand-mère resta pour débarrasser la table bien que maman lui eût fait promettre de ne rien toucher. Le grand-père s’était enfin endormi aidé, il est vrai, par quelques petits comprimés de Valium. Papa… papa lisait.
On habitait à quelques blocs d’une vaste place jouxtant la gare de chemin de fer. Le mouvement était constant. Et comme l’après-midi était beau, tout le monde sortait pour en profiter. Les marchands ambulants, avec leurs arc-en-ciel en sucre, étaient, eux aussi, tous là. Tante Esperanza , comme un deuxième soleil, enveloppait de son sourire avenant tous les badauds qui ne pouvaient pas s’empêcher de le lui retourner sur le champ. Ma mère, en revanche, faisait semblant de ne pas être là, ou plus exactement, elle s’occupait beaucoup trop de nous. Habituellement elle nous laissait, une fois le trottoir de la place atteint, courir d’un côté à l’autre sans autre formalité que d’avoir un œil sur nous. Là, c’était « Carlos, Pedro ne courez pas ! Faites attention au toboggan ! Enfin, regardez devant vous ! ».
Heureusement que tante Esperanza était là !
– Tu deviens aussi amère que ton mec, merde ! Laisse-les jouer tranquilles, pauvres petits. Allons les enfants. On va chercher les sucettes !
– J’en veux une aux couleurs de ta jupe, dit mon frère
– Et moi une comme ton pull, dis-je
– Tes enfants ont du goût.
– …
Mon frère en eut donc une à la framboise et au citron et moi une à la menthe. Maman et tante Esperanza nous laissèrent partir vers les jeux avec nos sucettes et restèrent à bonne distance discutant de tout et de rien. Bien que notre mère maintînt sa tête penchée, on la devinait contente. Ma sucette était tombée dans le bac à sable et avant que je puisse pleurer mon frère la prit et lui ôta, sous la fontaine, la quasi totalité des gloutons cristaux de sable. L’après-midi fit place à la soirée. Un faible vent nous rappela, sur les bras et les jambes découvertes, que le printemps venait tout juste d’arriver. Nous rejoignîmes nos deux femmes, qui elles aussi frissonnaient un peu, et nous prîmes le chemin du retour. Tante Esperanza entra dans la maison du premier coup. La maison était en ordre et en silence. Notre père continuait sa lecture, le grand-père ses rêves forcés et grand-mère prenait une tisane tout en lisant une revue de mode.
– Mon Dieu, le cimetière s’exclama tante Esperanza
Sauf le sourire de ma grand-mère, rien d’autre ne se manifesta à la maison. Mon frère et moi nous nous lavâmes les mains et nous retrouvâmes les jouets dans notre chambre. A peine nous eûmes le temps de monter le tiers du circuit d’Indianapolis que la tante partait.
– Tu pars déjà ? lui ai-je demandé
– Oh ! Qu’il est gentil. Oui, mais je reviendrai bientôt.
Elle nous donna un gros bisou à chacun et partit. La grand-mère lui avait préparé un paquet. Quelques raviolis pour le dîner et un peu de flan. Nous ne lui en tînmes pas rigueur. Nous l’aimions déjà beaucoup.
Plus ou moins vers la moitié du circuit nous entendîmes dans la chambre des parents une sacrée dispute qui apporta les conséquences suivantes : je dormis avec ma mère dans son grand lit et mon frère dans le sien mais avec notre père qui dormit dans le mien. Cette première nuit, mon frère, ne dit rien, mais quand il comprit que cet intervalle d’aphasie matrimoniale allait se transformer en une saison de combats rangés il demanda ce qu’il avait bien pu faire pour être le seul à recevoir un punition pareille. Tante Esperanza n’apparut plus jamais chez nous. Mais comme pour contrer cette arbitraire situation nous sortions beaucoup plus souvent qu‘avant et allâmes la retrouver chez elle, dans des troquets ou restaurants selon le vil métal que ma mère ou elle-même avaient pu épargner. Ainsi passa mon enfance à ses côtés. Moments d’air, moments publics. Instants trop courts de bonheur mais néanmoins fréquents. Mon adolescence vint et je passais plus de temps avec mes copains qu’avec ma famille. Donc je ne voyais plus aussi souvent la tante Esperanza. Mais, religieusement,  je l’appelais par téléphone.
– Carlitos ! Qu’est-ce que tu es gentil ! Dis-moi tu t’es fait une de tes copines ? Tu bandes déjà ? Et alors je veux savoir si mon neveu préféré est tout à fait normal, quoi !
– Oui ma tante je bande. Elle s’appelle Morgane. Non, tous petits mais bien durs. Beau lui aussi, ma tante, beau lui aussi…
– Ah ! Très bien mon petit, très bien…
Et ainsi passèrent les années jusqu’au jour, j’étais en fac de philo, où maman me dit que tante Esperanza se mariait et que nous étions tous invités à la cérémonie et à la fête. Nous nous y rendîmes tous sauf papa. Il avait comme mission de conserver en vie notre grand-père qui, dans la phase épique de sa versatile folie, tentait d’escalader les murs, à mains nues, à la recherche du libérateur du Pérou, « parce qu’on laisse pas un mec comme ça, dans la mouise ». Mais je pense aussi que notre père, en dépit d’avoir rejoint, depuis des années, le lit conjugal, ne demeurait pas moins hostile aux exubérances linguistiques et modales de notre chère tante.
Tante Esperanza se maria à l’église. Elle s’habilla d’une robe  couleur rouge égyptien avec des perles vert Nil qui faisait pâlir encore un peu plus la tunique blanche de la vierge Marie. Son fiancé, un lieutenant d’infanterie à la retraite, était en uniforme et paré de toutes ses médailles en carton-pâte, gagnées dans des batailles de bureau qui avaient eu le bon goût de ne tuer personne. La chapelle des Sœurs du Secours se souviendrait pendant longtemps de cette mosaïque nuptiale bariolée. D’autant plus que tante Esperanza était une de ses anciennes pupilles. Recueillie par les bonnes sœurs quand celle-ci avait plus ou moins onze ans. Je tins cela d’une vieille femme qui se trouvait, comme nous, à la fête et m’ayant pris comme confident ne put s’empêcher de me mettre au courant de toutes les choses dont tante Esperanza avait pris soin de nous maintenir à l’écart.
– Je suis si contente pour elle… qui a tant souffert… disait la grand-mère
Donc ni ma mère n’était sa sœur, ni ma grand-mère sa mère. Tante Esperanza était la fille du second mari de ma grand-mère. Un homme violent au destin tragique et qui malheureusement n’épargna personne dans sa route terrible vers la mort. Il déflora sa fille Esperanza quand celle-ci avait sept ans et obligea ses deux autres enfants, de quatorze et dix-huit ans, à faire de même. Ainsi, je le sus beaucoup plus tard, ma grand-mère se sentit coupable, jusqu’à sa mort, d’avoir laissé Esperanza avec cet homme terrible.
– Je n’aurai jamais pu imaginer une chose pareille, disait-elle
Un petit matin d’un jour d’hiver on trouva Esperanza qui déambulait, le regard effaré, d’une chambre à l’autre dans la maison de son père, elle avait du sang partout et criait si fort, qu’elle resta muette pendant six mois, les cordes vocales totalement déchirées.
Son père et ses deux frères gisaient ensanglantés sur leurs lits, tués avec une arme blanche. Arme – un couteau de cuisine – qu’on retrouva planté au beau milieu du front du géniteur. Les voisins, suivant les conseils des policiers, conduisirent Esperanza chez les bonnes sœurs d’où elle ne sortit que cinq années plus tard pour travailler comme femme de ménage chez un notable du village.
Notable ayant les mains qui s’échappaient, volontiers, de la profondeur obscure et mesquine de ses poches pour rejoindre le riche et jeune postérieur sans défense de tante Esperanza. Elle déguerpit deux mois plus tard sans demander son reste et se trouva, toute seule, à seize ans dans une grande ville. La suite jusqu’à ses retrouvailles avec ma grand-mère reste un mystère, ainsi que le meurtre de son père et de ses deux frères, la police n’ayant jamais trouvé le ou les assassins. En ce qui me concerne, je me suis interdit de tenter quoi que ce soit pour satisfaire une curiosité naturelle mais qui dans ce cas relève d’un respect que je n’avais aucune envie de lui manquer.
Chaque fois que je me rappelle de cette vielle femme, qui était si heureuse devant la joie de tante Esperanza, je la bénis, car si je n’avais aucun doute à cet égard, maintenant j’en étais encore plus que sûr de oh ! combien ma tante était ma tante. Et c’était bien réciproque. Quelques mois après son mariage, en pleine révolte étudiante, nous avions occupé la fac de philo. Les profs, les élèves de première jusqu’à ceux de dernière année et même le personnel d’entretien. Nous nous étions barricadés de telle sorte qu’ils n’ont eu d’autre solution que de nous sortir à coups de mitraillettes et bombes lacrymogènes car il n’était pas question, pour les militaires de l’époque, de transiger ni de discuter sur quoi que ce soit. Nos quelques petites Molotov et nos battes de base-ball ne servirent qu’à décupler leur conviction du bien fondé de l’atrocité. Et de la barbarie ils ne nous en ont pas privé. Ceux qui ont eu la chance, comme moi, de ne pas se faire tuer, ni blesser, connurent le long et dégradant chemin de croix de la prison.
– Mais putain dans quel merdier tu t’es fourré !
– Tante Esperanza qu’est-ce que tu fais ici ?!
– Ben, je viens prendre de tes nouvelles, petit con !
J’avais oublié que son mari était un militaire à la retraite. Elle l’avait obligé, sous peine de divorce consommé, avant même son existence légale, à rechercher parmi ses diverses connaissances professionnelles celui qui lui dirait où j’étais. Elle réussit son coup en moins d’une semaine. Et vint me rendre visite tous les quinze jours jusqu’au jour où je suis sorti dix-huit mois plus tard. Elle fut bien la seule à obtenir le droit de visite. Mon père n’était pas d’accord avec mes idées et d’une certaine façon il devait penser que je le méritais bien. Je ne le saurai jamais car il est mort, d’une angine de poitrine, pendant mon séjour carcéral. Mon frère était en France et ma mère avait tenté plusieurs fois de venir me voir, une fois que tante Esperanza lui dit où je me trouvais, mais elle ne parvint jamais à passer les différents maillons hiérarchiques qui menaient, d’une façon très sporadique et aléatoire, à l’obtention d’un laisser-passer. Nous étions théoriquement au secret. Et sauf piston ou fourgon d’argent ils respectaient les règles. Ils ne connaissaient pas tante Esperanza… Elle s’est débrouillée, lors de son premier passage, pour séduire un des gardes qui resta follement désireux de trouver ma tante les quatre fers en l‘air. Il est fort probable que pour asseoir, encore plus, son influence, elle lui promit un tête à tête pour le soir même après son tour de garde. Car le vieux caporal me dit ce jour là avec un espiègle clignement d’œil :
– Ne t’en fais pas petit, elle reviendra.
Eh, oui. Elle est revenue, mais son amoureux de caporal n’était pas là tous les jours. Donc, sans avoir peur des mots, on peut dire qu’elle s’est fait violer systématiquement par nos gardes. Bon il est vrai qu’elle aimait bien ça, mais je reste convaincu qu’elle le faisait pour moi. Car elle préférait choisir les hommes avec lesquels elle coucherait.
Ceux qu’elle aimait le plus étaient les jeunes hommes de mon âge et si possible étudiants ou ceux qui étaient mariés et dont la profession avait quelque chose à voir avec la culture. Elle aimait aussi les prêtres, les joueurs de billard et mes copains de détention.
« Peut-être que je réussirai à m’instruire » me disait-elle, d’un air coquin, quand je lui en faisais la remarque.
Je me souviens de la voir arriver toute dépenaillée, tentant vainement de remettre sa blouse rouge dans sa jupe jaune et orange tout en maintenant une boîte de chocolats qu’elle m’apportait invariablement. Dans la boîte s’étaient introduits par mégarde un livre ou quelques journaux.
– Tu me le raconteras plus tard, hein ?
Par moments elle regrettait de m’apporter des livres.
– Je devrais t’amener des Superman ou des Mickey Mouse et non ces livres merdiques bons pour déprimer.
Mais comme elle savait ce que j’aimais elle n’allait pas ajouter à mon calvaire celui de m’obliger à lire Walt Disney.
Aucun des gardes ne s’est occupé de cet objet qui m’était destiné. Il y en avait tant d’autres sur tante Esperanza…
Elle était devenue plus ou moins la mascotte de notre pavillon car elle avait un mot gentil pour tous mes camarades d’internement à chaque fois qu’elle passait devant leurs cellules. Je crois qu’eux mêmes l’attendaient impatients et quand on entendait, vers quatre heures de l’après-midi des gémissements trop suaves pour être d’angoisse ou de douleur, nous savions qu’elle était déjà dans nos murs.
Alors ils scandaient pendant quelques dix bonnes minutes :
– Es-pe-ran-za ! Es-pe-ran-za! Es-pe-ran-za!
Friponne, elle passait devant eux, pour me rejoindre, faisant mine d’avoir honte et ça les ravissaient plus encore.
Souriante elle me disait «  Peut-être sortiront-ils un jour… »
Elle avait un prestige si grand dans ce pavillon qu’une fois – lors d’un interrogatoire sans but précis et m’ayant particulièrement estropié – mes cerbères se sentirent obligés de faire venir un toubib pour me rafistoler du mieux qu’il pouvait, car ils savaient que tante Esperanza allait se pointer dans les deux jours. Ce jour-là nous sûmes qu’elle était arrivée, non pas par les gémissements de plaisir dont ils nous affublaient habituellement, mais par les jurons et cris qu’elle vomissait à leur égard. Il faut dire que ces imbéciles étaient pleins de considération et de respect envers ma tante. Aucun attouchement, ni la plus petite grossièreté.
– Par ici Madame. Tu vas bien aujourd’hui ?
– Je te tiens ton paquet, Madame ?
– Il s’est passé quelque chose, mais qu’est-ce qu’ils t’ont fait, ces salauds, ces enfants de putain ?
Et quand elle me vit elle fut prise d’une crise d’hystérie. Elle partit vers mes gardiens qui, certainement, se firent tout petits
– Ordures, enfants de chiennes ! Vous m’aviez promis ! Enculés !
– Chut ! Madame, on n’y est pour rien…ce n’est pas nous…tais-toi sinon on va nous couper les couilles…
– C’est bien ce que vous méritez, bande de pédés !
Elle retourna vers ma cellule sous les applaudissements du couloir.
– Mon petit, quelles ordures, mais ils ne m’auront plus…
A travers les barreaux elle m’épongea avec douceur les tuméfactions diverses qui sillonnaient la surface de ce qui me faisait office de visage. Je me souviens, encore, du parfum de son mouchoir.
Elle ne put accomplir son désir de punir mes geôliers, il est vrai qu ‘elle n’avait rien promis. Et donc quand ils m’ont relâché, tante Esperanza était là pour me recevoir et la voiture qui nous attendait était conduite par le vieux caporal habillé en civil.
– Enfin libre, mon garçon ? me dit-il
– Allez, allez ! Bouge ton cul, on va bouffer un bon bifteck ! dicta tante Esperanza
Mon retour à la liberté ne pouvait mieux se passer. Plus tard j’arrivai chez moi et je fus reçu par une mère en pleurs et terriblement vieillie. J’ai pensé que mon retour allait améliorer son état mais elle avait perdu le goût de vivre et se laissait aller.
– Tu n’y est pour rien ! me disait tante Esperanza
– Ne gâche pas ton unique vie ! me répétait-elle
– On va tous y passer ! ajoutait-elle
Je finis mes études tant bien que mal, car la fac avait été mise sous contrôle militaire et les anciens héros vaincus étaient persona non grata. Tante Esperanza me poussa à partir.
– Va chercher ton frère au lieu de te morfondre ici. De toutes façons ici il n’y a jamais rien de bien. Je m’occuperai de ta mère.
Quand je suis parti elle avait les larmes aux yeux, moi aussi. De l’escalator, qui menait à la salle d’embarquement de l’aéroport, je voyais, pour la première fois, ses lèvres bouger en silence. Je pouvais lire : ne te retourne pas, va de l’avant, mon petit amour. Va de l’avant.
Je lui ai écrit plusieurs lettres qui n’eurent aucune réponse. Je demandai à ma mère de ses nouvelles. Elle me répondit qu’elle allait bien, mais qu’elle commençait à vieillir sérieusement et qu’elles ne se voyaient plus aussi souvent. Un jour je reçus une lettre du vieux caporal, qui s’échinait à confirmer que la mauvaise herbe ne meurt jamais, m’informant du décès de ma tante Esperanza suite à une mauvaise grippe. Qu’il habitait, maintenant, chez le lieutenant car celui-ci après la mort de sa femme eut une crise de tristesse dévastatrice qui le réduisit à l’état de légume. Totalement paralysé de la tête aux pieds. Si j’avais besoin de quoi que ce soit il souhaitait que je n’hésitasse pas une seconde à le lui demander.
Une rafale de vent me fustigea le visage. Je revins vers le rivage suivant la lumière sur les flots. Nous en avions encore pour un millénaire. Je gardais les questions, qui dérangeaient tant tante Esperanza, dans ma poche. Je me retournai en lui offrant mon meilleur sourire, mais elle n’était plus là. Je me levai brusquement et courus vers le parking. Je pensais que je l’avais offensée avec mon silence et que, fâchée, elle était partie.
Pas très loin je vis une tâche rouge. Ce n’était pas difficile il n’y avait rien d’autre. Je criai tout en courant
– Tante Esperanza ! Attends-moi !
Quand j’arrivai près d’elle, suffoquant à cause de la cigarette, celle que je pris pour ma tante se retourna. On eut dit, sans surprise.
– Monsieur.. ?
Une belle blonde se cachait sous un somptueux pull, en angora,  rouge à carreaux blancs.
– Oh ! Excusez-moi je me suis trompé
– Esperanza ? C’est un joli nom. D’où vient-il ? me dit-elle
– De mon envie de vous lui dis-je
Elle me prit entre ses bras et me roula un patin qui attendait peut-être depuis vingt ans.
Je sentis derrière moi, sur le chemin de la lune, que tante Esperanza retournait chez elle. Tranquille enfin.

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