Que fuis-tu?

Elle était encore debout, à cette heure avancée de la nuit. Elle était assise en tailleur sur son lit. Ce lit qui paraissait soudainement trop grand pour elle seule. Elle était là, en chemise de nuit, le sommeil tardant à la gagner, sa lampe de chevet émettant une lueur diffuse depuis des heures. Elle était seule. Seule avec ses pensées troubles, seule avec ses chagrins et ses remords. Elle fixait sans vraiment la voir une lettre posée sur le matelas. Les jambes ankylosées, elle décida de se lever en emportant le bout de papier avec elle. Elle erra dans sa maison vide, luttant pour ne pas serrer les poings, pour ne pas chiffonner la lettre. Après avoir déambulé jusqu’à la cuisine pour se faire un peu de café, elle s’assied à sa table, qui semblait maintenant trop petite. Elle se sentait seule, atrocement seule et elle en avait mare.

Elle déplia précautionneusement la lettre pour une énième fois. Elle avait le regard embrouillé par les larmes et elle distinguait à peine la présence des caractères noirs sur fond blanc. Après tout, n’aurait-ce  pas été mieux ainsi? Une page blanche, rien de plus. Pas ces mots, tout mais pas eux! C’était bien son nom, qui était écrit sur cette lettre. Ce n’était pas une erreur de destinataire, pensa-t-elle, avec regret. Avant de la relire, elle essaya sans franc succès de se convaincre elle-même que ce ne pouvait pas être de lui. Il ne se serait pas contenté d’envoyer une lettre. Il serait venu en personne le lui annoncer… Non, elle devait arrêter de se bercer d’illusions, cette lettre était bien de lui et était bien adressée à elle. « Idiot! » Il n’était qu’un idiot! « Mais non, voyons, arrête de dire ça alors que tu ne le pense pas, » se disait-elle à elle-même, « tu l’aimes encore et tu le sais. C’est toi, l’idiote. » Une larme coula de ses yeux, s’échappant de l’enclos de ses cils, et s’écrasa sur le papier, brouillant l’encre. Ce n’était pas grave, elle connaissait le contenu de la lettre par cœur. Au moins l’avait-il écrite de sa main. Même la lâcheté avait ses limites.

J’aurais aimé te dire au revoir une dernière fois, mais je n’en ai pas eu le courage. Je pars au matin et c’est pour toujours. Je t’ai toujours aimé, mais il est maintenant temps de se dire adieu. C’est avec regret que je te quitte. Je ne te demande qu’une faveur: pour me prouver que ce que nous avons vécu ensemble n’était pas en vain, rejoint-moi à l’aube au quai d’embarquement #5 de l’aéroport.

Il osait lui faire ça, après tout le bonheur qu’ils avaient vécu ensemble? Ses mots doux le matin qui lui permettaient de passer au travers non seulement de la journée, mais aussi, il lui semblait, au travers des pires tempêtes, ses petites attentions si charmeuses, tout ça, c’était fini? Elle ne voulait se résoudre à l’accepter, alors elle restait là, assise à ne rien faire alors que lui, bientôt, serait loin, dans un avion quelconque à destination mystère. N’aurait-il pas pu l’en avertir plus tôt? Ce sentiment qu’elle ressentait, c’était plus que de la tristesse. Ça avait un goût amer, elle devait l’avouer. Le goût amer de la nostalgie et de la déception. Elle qui avait cru le connaître. Ce qu’il lui faisait, c’était de la trahison! « Pourquoi? » Elle éclata en sanglots, seule dans sa cuisine trop grande dans sa petite maison trop grande. Oserait-elle s’extirper de la cage de ses sanglots pour aller lui dire adieu? Elle s’en sentait incapable. De toute façon, que ferait-elle, une fois là-bas? À coup sûr, elle ne dirait pas les bonnes choses. Ses paroles ne pouvaient pas le ramener, elle le savait. Elle osait espérer qu’en restant là où elle était, ce serait mieux. Simplement mieux. Le revoir ne ferait qu’empirer sa douleur. Du moins, elle tentait de s’en convaincre et une voix intérieure, faible, lui demandait pourtant: « que fuis-tu? » Et elle, elle n’en savait rien. « Tais-toi! » criait-elle intérieurement à la petite voix alors que ses yeux continuaient encore et encore à se noyer dans les larmes.

*****

Il avait éteint son téléphone. Il ne voulait tout bonnement pas être rejoint. Affronter son regard, même sa voix, le blesserait bien trop. Il ne voulait pas partir, il le devait et sa vue le ferait flancher. Il n’en pouvait simplement plus de cette vie et la seule solution maintenant pour ne pas le retrouver au bout d’une corde était pour lui de changer de vie. Il croyait qu’en coupant tout lien avec son ancienne vie mettrait fin à son malheur. Cette lettre qu’il lui avait laissée, il n’aurait jamais dû lui laisser. Pourtant, au fond de lui-même, il sentait une petite étincelle de cet espoir insensé qu’il avait de la revoir une dernière fois. Il avait beau essayer de l’éteindre, rien n’y faisait, l’étincelle était bien trop résiliente. Aussitôt avait-il chassé le désir de ses pensées qu’elle revenait s’y loger obstinément. « Que fuis-tu? » semblait lui dire l’étincelle. « Je fuis mon ancienne vie, » lui répondait-il. « Tout dans ton ancienne vie n’était pas mauvais. Je sais que tu veux la revoir. Allons, sois honnête avec toi-même, que fuis-tu? » semblait-elle le sermonner. Il ne le savait plus très bien. Un moment, il en était sûr, et le suivant, il en doutait. De toute façon, elle ne viendrait pas.

Ses paupières étaient lourdes. Cela faisait des heures qu’il attendait le départ de son avion. Dans quelques minutes, il embarquerait et dirait adieu à tout ce qu’il avait connu jusque-là. Tout y-compris elle. Il jeta un coup d’œil à sa montre: plus que deux minutes avant l’heure prévue. Même si elle était en route, elle n’aurait pas le temps. Curieusement, au lieu d’en être soulagé, il en fut déçu. Ainsi donc, elle ne tenait même pas assez à lui pour simplement le regarder partir une dernière fois. On fit l’annonce de l’embarquement. Il arrêta de respirer. Elle n’était pas venue. « Ainsi, nous y sommes… » En franchissant la porte, il regarda derrière lui une dernière fois. Quelle ne fut pas sa surprise de la voir arriver. Elle l’aperçut et essaya de se frayer un chemin dans la foule. Il resta figé d’étonnement. On lui demanda d’entrer ou d’au moins laisser passer les autres passagers, alors il alla lui aussi vers elle.

—    Qu’est-ce que tu fais ici?

—    Tu plaisante? Je t’ai rejoint comme tu me l’avais demandé. Tu ne croyais tout de même pas que je te laisserais partir comme ça?

Ses yeux se remplirent de larmes. Ce qu’il craignait tant venait de se produire. Il ne voulait plus partir. Il souhaitait rester avec elle pour toujours. Seulement, il était trop tard.

—    Je ne peux plus retourner en arrière, j’ai tout abandonné.

—    Je savais que tu dirais cela, dit-elle doucement avec un demi-sourire, alors j’ai prévu le coup.

—    Qu’est-ce que tu veux dire?

Elle lui montra le billet qu’elle avait acheté à un homme qui désirait s’en départir.

—    Mais comment? Tu n’as même pas tes bagages et sais-tu au moins où nous allons?

—    Pour les bagages, nous trouverons une solution une fois là-bas et peu importe ce qu’est ce « là-bas », ce sera déjà mieux qu’ici.

—    Pourquoi?

—    Parce que je serai avec toi.

Cette fois, c’en était trop. Il pleura à chaudes larmes dans les bras de celle qu’il aimait. La question qu’ils auraient dû se poser plus tôt n’aurait pas du être « que fuis-tu? » mais bien « pourquoi fuis-tu? » Ils avaient tous deux fuis par peur et ce n’était que maintenant qu’ils le réalisaient. La peur de la réaction de l’autre, mais surtout de leurs propres sentiments. Ensembles, unis de nouveau, ils se rendaient compte que cette peur qu’ils avaient entretenue avait grandit comme un cancer, se nourrissant tel un parasite des doutes et du désespoir. Ce démon les avait presque menés à leur perte, mais maintenant, ils pouvaient voir un futur plus radieux. Leur avenir commun. Dès maintenant, ils ne se quitteraient plus jamais et surtout, ne douteraient plus jamais du lien qui les unirait toujours.

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