Nouvelle de l’Avent: 6/24

Pour la première fois depuis très longtemps, je me réveille avant la sonnerie, avec la sensation d’être vraiment reposée, malgré quelques rêves étranges. Je me rends compte que j’ai dormi quatorze heures. Ma mère a dû venir à un moment car je suis recouverte de notre vieille couverture laineuse avec un cheval dessus et il y a une assiette avec un croque monsieur sur la table de nuit. Je souris avec tendresse devant la prévenance de ma maman, prête à tout pour que je me sente mieux. Je rallume mon téléphone en espérant ne pas avoir de mauvaises surprises. J’espère toujours un message de Jen mais je lui ai promis de garder mes distances pour ne pas la mettre dans une situation embarrassante alors je me retiens de lui écrire. La petite icône en forme d’enveloppe apparaît sous mes yeux. Je soupire, encore un message de Quentin. Il sort l’artillerie lourde concernant les déclarations d’amour rocambolesques ! Je le soupçonne d’avoir visionné quelques films romantiques pour s’inspirer…

Sans prendre le temps d’y répondre, je décide de prendre un petit déjeuner digne de ce nom et descend d’un pas guilleret à la cuisine.

Mes parents sont attablés, ma mère avec le journal, mon père avec sa tablette. À mon arrivée, tout deux s’agitent, comme s’ils étaient pris en faute. Ma mère pose prestement son journal et se dirige vers la machine à café, ses mains appuyant frénétiquement sur les boutons.

-Bonjour ma chérie ? Tu as bien dormi ? J’espère que je ne t’ai pas réveillée hier, j’ai pensé que tu aurais peut-être faim. Tu veux un café normal ? Ou bien un déca ? On a encore du déca n’est-ce pas ?

Je dois avouer que je ne suis plus habituée à la logorrhée matinale de ma mère. Je l’avais presque oubliée. Et puis avec Quentin, nos petits déjeuners étaient d’un calme olympien.

-Bonjour. Un café normal ce sera très bien. Mais je peux le faire, Maman, viens t’asseoir.

Autant pisser sur une cornemuse. Elle reprend de plus belle : la salle de bain est libre mais il faut faire attention au mitigeur qui est cassé, le voisin d’en face a eu une attaque pendant la nuit, le prix du pétrole a encore augmenté, mais qu’est-ce qu’ils peuvent ponctionner les retraités !

J’avale mon café et me fait griller du pain en l’écoutant d’une oreille.

-Tu travailles ce matin ?

-Oui, je vais devoir annoncer que le mariage est annulé à mes collègues, cette perspective ne me réjouit pas franchement.

-Hum. Tu seras là pour le repas de midi ?

-Non, je n’ai qu’une demi-heure pour manger je prendrai un sandwich sur place.

-Mais non, je vais t’en faire un, on a tout ce qu’il faut, tu ne vas quand même pas avaler leur pain industriel avec du fromage recomposé.

Je n’ai pas le temps de protester, celle-ci a déjà sorti le jambon, le fromage au lait cru, les cornichons et tutti quanti. C’est certain, à midi, j’aurai un sandwich digne d’un restaurant gastronomique ! Enfin, je ne vais pas me plaindre, j’aurais pu écoper du tupperware contenant les restes de viande bouillie !

Étant donné l’heure matinale, je prends mon temps dans la salle de bain, laissant couler sur moi le jet agréablement brûlant. Je songe aux prochaines semaines, et au fait que je ne partirai pas non plus en voyage de noces. Je vais sans doute devoir modifier mes congés. À moins que je ne parte seule, cela me ferait peut-être du bien. Ou alors je rejoins mon frère Julien et sa petite famille à l’autre bout du monde. Il me faudra braver ma peur de l’avion mais ils me manquent tellement ! Je lui en parlerai la prochaine fois que je l’ai au téléphone.

Cette idée me met en joie et, pour la première fois depuis de nombreuses semaines, je m’applique à maquiller mes yeux et mon teint fatigué. Après quelques coups de pinceaux bien placés, un peu d’eye-liner et de la poudre sur les joues, je suis plutôt satisfaite du résultat. Je regrette ma garde robe bien fournie qui est restée dans l’armoire à l’appartement et j’enfile un jean et un pull à grosses mailles. Je me regarde dans la glace, tentant de deviner ce que les autres vont penser de moi. Certains vont me plaindre et me voir comme la petite chose brisée et fragile. D’autres n’en ont sans doute rien à faire.

En arrivant sur le parking devant mon bureau, je coupe le moteur et respire profondément. C’est fou comme j’ai du mal à annoncer aux autres ma rupture. C’est même plus difficile que lorsque je me le suis avoué à moi-même. L’annonce « publique » va rendre les choses officielles. Non pas que je veuille faire machine arrière…

La structure dans laquelle je travaille est un joli bâtiment plutôt moderne. Il renferme une vingtaine de bureaux ainsi qu’un stock de matériel médical et un open-space. Nous fournissons aux hôpitaux et aux particuliers fauteuils roulants, déambulateurs, rampes de maintien, chaussures de confort et autres. Il y a plutôt une bonne ambiance entre les employés grâce à la compréhension et à la gentillesse de Gérard, notre grand Schtroumph, comme nous l’appelons affectueusement. Ici, je suis hôtesse d’accueil et secrétaire. Je reçois les demandes de matériel et les transmets à mes collègues qui font des démonstrations à domicile. Puis je rédige les bons de commande et les factures. Tout cela avec sérieux et en souriant, s’il vous plaît.

Alors que je me glisse derrière le comptoir de l’accueil, ma collègue préférée Colleen déboule, complètement surexcitée.

-Oh Fanny ! Tu vas pas le croire ! Ça y est, Jean-Luc va enfin quitter sa femme !!!!

Colleen travaille à la comptabilité et entretient depuis deux ans une relation secrète avec un homme marié. Je ne sais pas du tout ce qu’elle trouve à ce quinquagénaire bedonnant et dégarni mais elle a l’air heureuse alors, si Colleen est heureuse, moi aussi.

-Comme je suis heureuse pour toi !!!!! Vous allez enfin vivre ensemble ???

-Eh bien, je pense que si il annonce à Odette qu’il la quitte, il viendra habiter chez moi, le temps que l’on trouve quelque chose de plus grand.

-Ouah, tu dois être soulagée, depuis le temps que tu attends d’officialiser votre liaison.

-Tu m’étonnes ! D’ailleurs, je me demandais si je pouvais venir avec lui pour votre mariage. Tu sais il ne parle pas beaucoup, et en plus il ne mangera rien, il est vegan.

Je dévisage ma collègue, qui au fil des ans est devenue une véritable amie. Ses yeux en amande sourient en permanence, c’est le genre de personne qui vous suivrait à l’enterrement d’un grand oncle, à un concert country/métal ou au fin fond de l’Alaska sans réfléchir une seconde. Elle a un cœur énorme et j’ai toujours peur que Jean-Luc ou un autre ne le brise.

-On verra, Colleen, on peut en reparler à la pause si ça ne te dérange pas, j’ai plein de boulot, dis-je en désignant la multitude de petits post-it de couleurs accrochés sur l’écran de mon ordinateur.

La matinée se passe. Le téléphone n’a pas de cesse et il est 11h quand mon organisme réclame un café à corps et à cri. Je profite d’un instant de répit et me faufile jusqu’à la machine à café.

-Ouah, Fanny, tu es particulièrement jolie ce matin !

Je fais volte face. Devant moi se trouve Thomas, un collègue du secteur informatique. Ce n’est pas la première fois qu’il me fait ce genre de remarque et je ne suis pas la seule à en bénéficier. Mais aujourd’hui je m’autorise à le regarder droit dans les yeux et à enfin reconnaître qu’il est extrêmement séduisant. De très grande taille, il lui faut se pencher franchement pour me faire la bise. Son parfum est doux et subtil, je détaille sa barbe de trois jours, ses yeux presque noirs. Je comprends maintenant pourquoi la moitié des filles de cette boîte fantasment sur lui. Évidement, il le sait et en profite allégrement, je pense. Néanmoins son sourire semble franc et je suis certaine que c’est un type bien.

Il reprend en riant :

-Bon, tu sais où me trouver si tu te sens seule et que tu veux aller boire un verre !

Un autre collègue intervient :

-Fous-lui la paix, Thom, tu sais bien qu’elle se fait mettre la corde au cou dans un mois.

Ça y est c’est le moment, le brouhaha s’estompe et les têtes se tournent dans l’open-space. J’avale une gorgée de café sans sucre et déclare d’une voix forte :

-Le mariage est annulé. C’est ma décision et  je n’ai pas envie d’en parler.

Puis je retourne à l’accueil d’un pas décidé et reprends mon compte rendu. Tout à coup, je sens un regard posé sur moi. Lorsque je lève les yeux, Colleen est là. Elle reste plantée et me dévisage. Triste. Déçue…

Diane

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