Nabillah

Nabillah riait aux éclats en regardant les vitrines illuminées, elle ne comprenait pas pourquoi elles étaient décorées, pourquoi des personnages s’animaient au son des cliquetis, des engrenages, pourquoi ce gros monsieur tout de rouge vêtu avec sa barbe blanche allait vers les enfants qui riaient ou sanglotaient à son approche.

Les enfants dans les rues, le nez collé sur les carreaux des magasins, la fascinaient, l’impressionnaient. Elle n’avait jamais vu autant de monde, tant de lumières, autant de voitures. Chez elle, dans sa montagne, on s’éclairait à la lumière du jour, on se chauffait aux flammes de la cheminée et l’on jouait avec ce que la nature laissait à disposition. Et si par extraordinaire il y avait foule, ce n’était qu’une colonie d’insectes qui migrait d’un endroit à l’autre, à la recherche de nourriture dans un pays aride. Elle venait d’un village à l’autre bout du monde, niché à flanc de montagnes, ou quelques masures bâties en pierre s’élevaient çà et là, où quelques familles vivaient misérablement et tombaient sous les balles des fanatiques qui menaient une politique de peur et de répression grandissantes.

Elle souriait, amusée, la main perdue dans celle de son frère mais tous ces enfants ne souriaient pas, blasés, habitués à posséder leurs rêves sans autre désir que celui d’obtenir ce qu’ils n’ont pas encore et qu’ils oublieront tout aussi vite. Aucun n’avait jamais vécu ce qu’elle avait vécu : la guerre, les balles qui sifflent, le bruit des mortiers ou celui d’un hélicoptère en rase-motte avec des rebelles qui tirent sur tout ce qui bouge. Aucun n’avait vu de père, de frère, agoniser dans la poussière alors que la souffrance et la stupéfaction se peignaient sur les visages. Aucun n’avait senti l’odeur du sang qui gicle d’un corps désarticulé par les projectiles. Aucun n’avait vu de corps gesticuler avec autant de douleur, alors que la vie s’échappe, la bouche figée en un rictus interrogatif et toujours avec silence et dignité prier pour le salut des autres.

Les enfants ici se bousculaient, bataillaient mais elle ne devinait pas chez eux la joie qu’elle ressentait, ils ignoraient ce qu’était la paix qu’ils avaient toujours connu. Elle ne comprenait pas leur langue, mais elle voyait la flamme dans leurs yeux et percevait leur malignité comme leur niaiserie. Ils la défiaient avec arrogance parce qu’elle venait d’ailleurs et qu’elle n’affichait pas cet air blasé qu’eux arboraient.

 Quand la magie des lumières faisait changer le décor, le front appuyé sur la vitrine Nabillah était hypnotisée et tournait son regard vers ce frère qu’elle adorait, perdu comme elle. Pas plus qu’elle Omar n’avait vu tant de lumières comme elle il était étonné. De tout ses grands yeux verts elle l’admirait, l’adorait et lui renouvelait sa confiance au quotidien, sans concession. Elle avait échangé son voile contre une pashmina qui laissait son visage à l’air libre. Sa peau halée et ses cheveux châtains auraient pu laisser croire qu’elle était caucasienne mais ses vêtements de fille des montagnes rappelaient ses origines lointaines.

Des montagnes abruptes qu’ils avaient quittées depuis quelques temps, il restait des souvenirs obsédants, ceux d’une mère et de sœurs qu’ils avaient laissées, des images de plus en plus floues mais inoubliables ; puis ceux aussi des armes qui crachaient alentour semant la panique et la mort. L’un et l’autre, ne pouvaient oublier la peur qui serrait le ventre et faisait se terrer dès que le bruit assourdissant d’un hélicoptère pointait sa carcasse.

Malgré les lumières étincelantes des larmes coulaient lentement sur sa figure, un petit garçon stupéfait dévisageait Nabillah avec intensité. Il ne comprenait pas et n’avait pas idée de ce qui déclenchait ce torrent de larmes. Il n’imaginait pas la tristesse qu’elle dissimulait au fond d’elle-même. Pour l’instant elle voulait tout voir, tout regarder pour raconter à sa mère, ses sœurs, leur décrire le monde d’ailleurs sans savoir que son village n’était que ruines, que les rebelles à la recherche de traites, avaient exterminé les seules survivants, sans pitié.

            Elle se rappelait avoir tout quitté un matin accompagné d’Omar son frère, l’aîné des garçons. Elle pleurait parce qu’elle venait de comprendre qu’il se passait quelque chose d’inhabituel. Il la tenait par la main, fermement. Sa mère et ses grandes sœurs pleuraient, agitant leurs bras en signe d’adieu. Nabillah sanglotait emmitouflée dans son tchadri. L’âne sur lequel elle était assise, était un vieux bourricot rompu à la montagne qui avançait le sabot sûr dans les chemins pentus.

La semaine précédente leur père ainsi qu’oncles et cousins étaient tombés sous les balles, alors qu’ils conduisaient les chèvres au pâturage. Les femmes les avaient vus tomber comme des mouches sous les tirs aveugles des armes automatiques, corps disloqués s’effondrant sur le sol caillouteux ; les mères s’élancèrent en hurlant, tandis que les femmes et sœurs leur emboitèrent le pas alors que les hommes valides tentaient de les dissuader de se jeter sous les projectiles. Ce fut un carnage, un massacre sans raison.

            Vivre ici devenant trop dangereux, la mère de Nabillah décida de la protéger en l’envoyant ailleurs. La petite ignorait où elle allait ni qu’elle fuyait une mort inéluctable. L’important était de quitter ces montagnes et de vivre.

JCG 11/10/2010

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