Mr. White

« Dis maman, pourquoi tu pleures ? »
« C’est rien ma chérie, c’est rien… »
« C’est à cause du Bébert ? C’est ça ? »
Ses pleurs redoublèrent, je l’enlaçai.
« C’est rien maman, il est bien au paradis des poissons ! J’en suis sûre ! Tu vas voir, je vais vous faire un gros bonhomme de neige à papa et à toi ! Il va guérir papa et tes larmes ! »
Je courus alors jusque dans la chambre, chercher mes gants et mon écharpe, puis dans la chambre de mon père pour trouver son vieux chapeau. J’en profitai pour déposer un baiser sur son front glacé.
« Papa, je t’avais bien dit de mieux te couvrir ! »
Je réajustai sa couette et filai trouver mon blouson. Le tout sur mon dos, je sortis. Mon unique préoccupation tombait désormais sous la forme de gros flocons, et recouvrai le sol d’une épaisse couche blanche. Je m’enfonçai dans la neige jusqu’aux genoux, ce qui ne m’empêcha pas d’avancer jusqu’au milieu du jardin, de prendre un tas de neige dans mes petites mains, et de la modeler. Une petite boule se forma, et je la déposai sur le sol afin de la faire rouler. Je devais faire un gros, que dis-je, un énorme bonhomme de neige. Je fis alors plusieurs fois le tour du jardin avec ma boule, la regardant grossir, grossir, grossir… Parfois, je m’arrêtais pour la modeler, pour l’arrondir, pour la solidifier, mais c’était là mes seules pauses. Arrivée à créer une bonne base pour ma future œuvre d’art, je m’étais assise pour la contempler. J’étais épuisée. Il lui manquait encore un corps, et une tête.
« Eh bien, Mr White, lui dis-je en retenant un rire, où avez-vous la tête ? Votre travail est-il terminé ? »
J’avais pris le ton de l’inspecteur de police de la télévision. J’avais regardé un téléfilm avec mon père, et le ton important que se donnait cet inspecteur m’avait marquée. Mais pas autant que le nom de son collègue. D’après mon père, Mr. White signifiait « Monsieur Blanc. » Qui d’autre qu’un bonhomme de neige pouvait porter ce nom ?
« Les carottes sont cuites, Mrs Stevenson ! » lui fis-je dire.
« Quoi !? Les carottes sont qu’huit !? »
« Oui, les carottes sont cuites ! »
Mais je ne soutins pas plus le dialogue tant j’avais de mal à me retenir de rire.
« Allez, au boulot Mr. White, il est temps de vous faire une tête ! »
Mes mains habiles rassemblèrent de nouveau la neige tandis que je riais aux éclats. Cette boule là serait plus petite, plus facile, mais il me faudrait malgré tout refaire le tour du jardin. Une fois la boule assez grosse et solide, je la fis rouler sur le sol, comme la précédente, jusqu’à ce que sa taille soit assez imposante pour être le ventre de Mr. White. Je m’attaquai ensuite à sa tête, une boule plus petite que les deux autres, que je placerais triomphalement au dessus de ses consœurs. Elle eut tôt fait d’être faite.
« Bien ! Et maintenant… un visage ! »
Je rentrai chercher une carotte et des boutons dans la trousse à couture de maman. Une fois qu’ils furent à leur place ; la carotte en guise de nez et les boutons sur sa chemise ; je partis en quête de cailloux, pour faire ses yeux et sa bouche. C’était un travail fastidieux, sous toute cette neige, mais après ce que je venais de faire, plus rien ne me semblait difficile. Mon bonhomme eut bien vite un grand sourire et deux yeux gris, qui fixaient la porte de la maison. Quant à moi, je m’assis au sol pour contempler mon chef-d’œuvre. Mr. White, comme je l’avais définitivement baptisé, était aussi grand que moi. Les branches qui lui servaient de mains tenaient le balais de maman, son nez orange pointait vers le ciel, son sourire et ses yeux de cailloux étaient bien ancrés dans son visage, mais il lui manquait un petit quelque chose. Quoi ? Je me relevai brusquement, un sourire triomphal sur les lèvres, et j’enlevai le chapeau de papa de ma petite tête pour le déposer sur celle de Mr. White.
« Maintenant, les carottes sont cuites ! »
Je courus à l’intérieur, voir ma mère. J’avais accompli un long travail, et j’escomptais le montrer fièrement à mes parents.
« Maman, maman ! Viens voir ! Mr. White est arrivé ! »
Elle pleurait toujours et je la serrai dans mes bras.
« Allez, viens maman, viens le voir ! »
Elle se leva et me suivit docilement, encore assaillie de sanglots. Quand nous atteignîmes la porte, elle regarda par la petite fenêtre et un sourire conciliant passa sur son visage. J’étais alors certaine des bienfaits de mon bonhomme de neige. Je lâchai sa main et courus dans la chambre de mon père sans écouter les avertissements de maman.
« Papa ! Papa, viens voir ! Le monsieur en blanc est venu te guérir ! »
Je tirai doucement sur sa main pour le réveiller.
« Papa, viens ! Allez ! »
Il ne se réveilla pas. Il n’ouvrit pas même un œil. Je le secouai plus fort.
« Papa ! Papa ! Réveille toi ! Papa ! »
Ma mère, derrière moi, me serra dans ses bras. Des sanglots ponctuaient ses phrases.
« Ma chérie… ton père se repose… il va faire… une grande sieste. »
« Mais maman ! Il n’a pas besoin de se reposer ! Mr. White va le soigner ! »
Les prémices d’une indicible réalité s’insinuaient en moi, me cernaient, mais je les repoussai en tirant sur la manche de mon père.
« Ma chérie… là où il est… papa est heureux. Comme ton poisson. »
« Mais papa, c’est pas un poisson, maman ! Il ne peut pas aller au paradis des poissons ! Il va se réveiller ? Hein, maman ? Dis ! »
« Il y en a un autre… paradis… réservé aux gens comme… ton père, toi et moi. Ta grand-mère aussi… elle y est. »
« Non, non, non ! Il ne peut pas ! Papa ! Papa ! »
Il ne bougeait toujours pas, et elle, elle me serrait d’autant plus fort.
« Papa ! »
L’inadmissible réalité qui m’assiégeait finit par se faire une place dans ma tête. Elle grandissait à mesure que mes appels se perdaient dans les oreilles sourdes de mon père. Je n’avais pas réussi. Je n’avais pas terminé Mr. White à temps, et pendant que je trainais…. papa était parti pour le paradis des hommes. Papa… était mort.

Both comments and pings are currently closed.

Comments are closed.