MA&E – Heartbeat

 

 

Lorsqu’ Edwin arriva au Centre, il était déjà minuit passé. Judith était en train de fermer l’entrée principale lorsqu’il vint toquer contre le verre, ce qui la fit sursauter. Elle fit tourner la clé dans l’autre sens et ouvrit un battant.

Qu’est-ce que tu fais ici à une heure pareille ? Soupira-t-elle en tentant de dissimuler le sourire qui naissait à la commissure de ses lèvres.

Judith, fit-il d’un ton un peu trop sérieux pour être crédible, Il me faut la salle ce soir.

Qu’est-ce qu’il y a encore ? Tu sais très bien que je vais me faire tuer si je laisse accès aux salles en pleine nuit, qui plus est à quelqu’un qui ne fait même pas partie de la liste des employés du Centre…

Edwin fit la moue en baissant la tête, des yeux quémandeurs fixés sur la jeune femme.

― Edwin… prévint-elle.

― S’il te plaît…

Judith poussa un soupir d’un air contrarié et écarta le battant.

― Bon, entre. Mais si tu te fais chopper, dis que tu es rentré par effraction où un truc dans le genre.

Edwin releva la tête, un sourire recouvrant la moitié de son visage.

― Merci beaucoup.

― Je suis bien trop bonne avec toi, jeune homme.

― Tu es un amour.

― Et n’allume pas la lumière du couloir, c’est suspect. Tu seras gentil d’éviter de me faire perdre mon poste.

― Tu devrais venir danser, plutôt.

― C’est ça. Je danse avec la grâce d’un paresseux qui se serait pris la patte dans une porte de garage.

― Je finirai par te faire danser, ma grande, affirma Edwin d’un air convaincu. Tu ne le sais pas encore, mais je peux t’assurer que tu as ça dans le sang.

― Bien sûr. Bon, vas-y et n’oublie pas la lumière du couloir !

Edwin se pencha et l’embrassa sur la joue avec un bruit audible.

― T’inquiète pas.

Il s’éloigna en direction de la salle de danse, en lui adressant un dernier baiser à distance.

 

Edwin n’alluma pas la lumière du couloir et se dirigea vers le studio à tâtons. Une fois la porte refermée derrière lui, il alluma la lumière et chercha l’interrupteur des spots rouges et verts qui étaient installés au plafond. Il les alluma et éteignit les néons, plongeant la salle dans une douce obscurité qui conférait à l’espace des allures de salle de spectacle. S’asseyant en dehors de la zone éclairée, il enleva ses chaussures et sa veste, et enfila ses chaussures de danse. Il fouilla dans ses poches et en tira son lecteur MP3, qu’il connecta au Jack dans l’armoire-sono. Il choisit une liste de lecture intermédiaire, dont les chansons étaient choisies pour leur mélodie douce et leur rythme marqué.

Il s’échauffa rapidement, se laissant envahir par la musique. Puis il commença à danser, naturellement, se laissant porter par les notes et les vibrations des basses. Ses gestes étaient précis, calculés, mais d’une spontanéité qu’il n’avait pas réussi à reproduire depuis un bon moment. Inspiré, ses gestes se firent aériens et il se sentit presque décoller du sol. Il fit le vide dans son esprit et continua de plus belle.

Lorsqu’il venait au studio pour ses entraînements hebdomadaires, il était toujours encadré par un professeur et un groupe. Les chorégraphies étaient toujours prévues à l’avance, établies, immuables. Lorsqu’il s’y rendait le soir, tapant sur la bonne épaule de Judith, c’était différent. Personne n’était là pour lui imposer ses mouvements, pas même le voir à l’œuvre. Il laissait libre cours à sa créativité, laissait parler son corps sans texte pré-établi. Il laissait ses mouvements extérioriser tout ce qu’il ressentait, lorsque même les mots étaient insuffisants pour les exprimer.

Très vite, la fatigue de la nuit précédente le quitta, et il sentit à peine sa température interne augmenter, trop occupé à écouter ce que son cœur avait à lui dire.

La chanson arriva à son terme et il s’arrêta, un peu essoufflé. Jamais il n’était aussi en paix avec lui-même que lorsqu’il dansait, sans ligne directrice, l’esprit libre.

Le morceau suivant commença par des battements de cœur. Edwin sentit le sien se serrer à ce son, revivant la nuit de la veille en un instant. Ressentant ce cœur qui avait battu contre le sien, ressentant à nouveau une présence, intime, qui n’était pas dans la pièce. Les battements de cœur continuèrent et ils furent bientôt rejoints par un piano. Sortant de sa torpeur, Edwin se força à commencer à danser, troublé, et à la fois revigoré par cette chanson qu’il connaissait bien. Son propre rythme cardiaque sembla s’accélérer pour s’adapter au rythme du morceau, et il lui sembla que sa poitrine allait s’envoler. Le rythme fut bientôt complété par des percussions rythmées, venant modérer la douceur du début du morceau.

Il dansa, revivant la douceur et l’intensité d’évènements pourtant frais dans sa mémoire, mais qui paraissaient si lointains qu’il doutait de les avoir vraiment vécus. La musique ramena à lui des sensations qui semblaient absurdes s’il y posait des mots, et ses mouvements s’adaptèrent en conséquence, reproduisant ce qui lui semblait être le mieux décrit par une langueur intense. Il se laissa couler comme un fluide, pour se bloquer à chaque battement. Il ressentit presque la chaleur de lèvres dans son cou, presque la caresse de mains qui n’étaient pas les siennes. Il dansa, l’esprit pour une fois bien occupé. Il dansa, ses gestes, pourtant précis, semblant toujours insuffisants pour laisser ces sensations et ces émotions s’évaporer dans la salle. Il dansa sans limitations, à s’en froisser des muscles.

Le morceau s’acheva, et il s’écroula, essoufflé et suant, mais un sourire béat aux lèvres.

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