L’homme qui racontait des histoires

Il a vieilli. Depuis qu’il vit ici, les embruns, le vent ont forgé sur son visage des rides profondes. Surtout autour des yeux. Tu ne le connais pas. Ou si tu l’as connu, tu l’as oublié. Il y a si longtemps… Quand il est venu s’installer là, les gens alentour ont dit qu’il vivait un chagrin. Et qu’il le vivait mal. Et qu’il était grand. Ils l’ont vu longtemps, chaque soir, arpenter la lande, se dresser sur les rochers à défier l’océan. Comme s’il lui importait peu qu’il vienne le prendre. Tout le monde disait qu’il finirait mal. Il avait repris une vieille bâtisse, au bout du cap, une maison où même les vieux ne voudraient plus habiter. Pas d’eau, pas d’électricité. Le puits, les bougies, le feu dans l’âtre. Il avait apporté avec lui fort peu de choses. Une guitare, une flûte de Pan dont il faisait jouer le vent. Et des livres. Beaucoup de livres. Les quelques-uns qui sont allés chez lui l’ont dit. Des murs couverts de livres. Sur la table, la cheminée. Partout. Certains ont cru qu’il était écrivain.

Quand il sortait, sa porte restait toujours ouverte. Là ou ailleurs, il laissait sa maison aux quatre vents. Il avait appris la langue et parlait longuement avec les vieux qui la parlaient encore. Après, il est venu aux fêtes. Silencieux, immobile. Il écoutait. Adossé contre un mur, toute la soirée. Même après boire, on n’a jamais vu quiconque lui chercher noise. On finissait par l’oublier. Quand la fête était finie, il partait. Non sans avoir glissé quelques mots aux chanteurs et aux quelques vieux qui traînaient par-là. On ne l’a jamais vu parler aux femmes. Elles disaient savoir pourquoi.

Il a vieilli. Doucement. Petit à petit, il a fait partie du paysage, comme les autres. On ne s’inquiétait plus de ses promenades qui finissaient toujours face à l’océan. Une seule chose les étonnait encore. Jamais le facteur n’avait mis le pied chez lui. Pas une lettre, pas un paquet depuis qu’il était arrivé ici. Et le facteur était formel. Pas de boite aux lettres à la poste. Il avait fait sa petite enquête. Sans doute avait-il décidé de couper tous les ponts qui le reliaient à son passé. On s’est habitué à tout. Il n’a jamais voulu l’électricité. Il s’est suffi de son puits. Pas de téléphone. Pas d’automobile, non plus. Toujours à pied. Même ses livres n’étonnaient plus. Il en a pourtant de plus en plus. On dit qu’il écrit des chansons pour les chanteurs d’ici, et qu’il a toujours refusé d’être payé. Même si certaines ont eu quelque succès. Cela n’étonne pas non plus. On l’avait bien dit, qu’il devait être un petit peu écrivain. Quant à refuser de l’argent, il n’est pas d’ici, alors… Sa maison est toujours ouverte. Quelques vieux, très vieux, y vont de temps en temps. Des jeunes, jamais. Ils disent qu’il ne les intéresse pas, mais ils doivent en avoir un peu peur. Cet homme qui ne parle presque plus le français, qui parle très peu, vous regarde droit dans les yeux comme s’il voulait plonger au fond de vous-même et mettre votre âme à nu, cette maison remplie de bouquins dont ils ne liront jamais le dixième dans toute leur vie, plongée dans la pénombre en permanence. Tout cela les inquiète un peu. Et on sait qu’il est capable de rester des heures immobile au milieu d’un chemin, à regarder et à écouter les oiseaux, des heures immobiles à parler à l’océan. Les vieux l’aimaient bien parce qu’il sait raconter les histoires. Les histoires d’avant, qu’il a repris dans les livres. Et puis toutes celles qu’il invente, au gré de son inspiration. Quand la nuit tombe, il s’installe à la cheminée, sur son banc. Il fait face aux quelques vieux qui sont là. Ses yeux se perdent dans l’ombre et quand il est prêt, il commence. Et l’histoire s’en va, quelques minutes ou des heures. Ou bien, il ne parle pas. L’histoire n’est pas là. Les vieux ne sont pas déçus. Il vaut mieux pas d’histoire qu’une mauvaise. Parfois, quand il n’y a pas d’histoire, il chante. Il leur a dit, une fois, que c’était des chansons à lui, qu’il avait écrites il y a longtemps, et qu’il les chantait pour oublier, ou pour ne pas oublier, il ne sait plus très bien. Il n’y a que les vieux qui l’ont entendu chanter. Ils ont dit qu’il avait une voix superbe, avec des chansons très belles, mais très tristes. Certains chanteurs des fêtes, qui le connaissaient bien, lui ont demandé de venir chanter. Il n’a jamais voulu. Cela n’a étonné personne. Il a demandé aux vieux de ne jamais en reparler. Et il leur chante, rarement, des chansons d’amour, souvent malheureuses, parfois presque heureuses. Des chants de désolance, de trahison, d’adieu, de douleur infinie.

Certains ont essayé de savoir ce qui l’avait amené ici. Lui poser la question, directement ou avec précaution, est le meilleur moyen de le faire se renfermer en lui-même. Plusieurs jours durant, on ne le voit plus. Il en oublie même ses visites à l’océan. Et la question est posée, le regard qu’il vous porte est tel que, dorénavant, vous l’évitez. Vous ne croisez plus son chemin. Le regard n’a rien de méchant. Mais vous sentez que vous avez rouvert une blessure, et c’est comme si vous en voyiez le sang dans ses yeux. Alors vous détournez le regard, vous voulez reprendre vos paroles mais il est trop tard. Il s’en retourne, rentre chez lui et ne sort plus. La porte reste ouverte, bien sûr. Certains sont entrés, dans ces moments-là. Ils ont dit qu’ils l’ont vu, assis, dos à la cheminée. Les yeux grands ouverts, il ne regarde rien. Et il reste là, immobile, sans s’apercevoir de la visite. Ils sont restés un moment, sans oser un mot, puis s’en sont retournés. Après tout, c’est sa vie, et s’il n’en veut pas parler, c’est son droit. Et les questions se sont faites rares.

Quand il sent venir la tempête, il prépare sa visite à l’océan. Il sait que l’affrontement va être terrible. Il met ses bottes, enfile son ciré, et bien avant que les vagues annonciatrices ne soient là, il est sur son rocher habituel. Il a senti le vent du large. Une odeur, des cris d’oiseaux lui ont dit que la tempête était là-bas, qu’elle arrivait. Alors, il l’attend. En marmonnant dans sa barbe. Quand la houle se fait plus forte, que le vent oblige les mouettes à faire du sur-place, alors il se lève. Il serre les poings et entonne de vieux chants du pays, qui parlent de marins morts à la mer, de femmes tassées dans l’attente. Il lance son défi à cette mangeuse d’hommes. Et quand la tempête est là, quand le vent est à son paroxysme, que les vagues le fouettent de leur écume, il se tait. Il a les yeux fixés sur l’horizon. Il est comme une statue, les pieds enracinés dans le sol. Le vent et les vagues s’usent contre lui. Et quand l’océan se calme, qu’il avoue sa défaite, alors il chante des chansons douces, où il parle de doux alizés, de mer souveraine. L’océan a encore perdu mais il le console de sa peine. Juste une fois, l’homme a manqué perdre. Un retour de vague l’a frappé aux cuisses. Il a vacillé, le corps s ‘est penché en avant pour tomber. Les pieds n’ont pas bougé. C’est la vague suivante qui l’a frappé en pleine poitrine qui l’a redressé et lui a rendu son équilibre. Ce jour-là, l’océan l’a manqué de peu. Il n’avait pas fait un seul geste pour s’empêcher de tomber. Il avouait déjà avoir perdu. Peut-être l’océan a-t-il jugé que l’heure n’était pas venue. Ou que la vague avait été traîtresse et que cela manquait de dignité… Quand la tempête se retire, que l’océan s’apaise, l’homme semble sortir d’un long rêve. Ses poings se desserrent, d’un geste de la main il semble saluer l’océan. Puis il s ‘en retourne. Et s’allonge dans la lande, quelques pas plus loin. Son combat semble l’avoir épuisé. Souvent, il dort là, plusieurs heures, sans tenir compte du temps. Et les vieux prétendent que c’est après ses batailles avec l’océan qu’il raconte ses plus belles histoires. Comme si son esprit renaissait à chaque tempête qu’il avait vaincue.

Les vieux l’ont vu, l’autre soir. Il n’a pas raconté d’histoire, il n’a pas chanté non plus. Il leur a parlé. Quelques mots. Il a dit qu’il était las d’attendre. Qu’il n’y aurait bientôt plus d’histoires, que l’océan allait bientôt connaître sa victoire. Les vieux n’ont pas posé de questions. Ils ont attendu. Soit il voudrait en dire plus, et il n’était pas nécessaire de le questionner, soit il se tairait et le questionner ne servirait à rien. Mais c’était un soir pas ordinaire et il continua à parler. Il leur a dit qu’il attendait quelqu’un et que si l’année se finissait sans que ce quelqu’un n’arrive, alors il se donnerait à l’océan car la vie ne l’intéresserait plus. Et il se tut. Il n’a pas parlé de cette personne, ni dit pourquoi elle devait venir. Mais les vieux pensaient savoir. Ils sont restés encore un moment puis s’en sont allés.

L’année a coulé. Personne n’est venu dans le village troubler la vie ordinaire. Les jours sont passés comme ils passent habituellement. Personne n’avait d’inquiétude. Et d’ailleurs, personne ne savait rien. Les vieux n’avaient rien dit. Eux seuls savaient qu’à la fin de cette année, il y aurait la mort de l’un des leurs si rien ne se produisait. Car maintenant, il était un des leurs. Et les vieux ont toujours peur de perdre l’un des leurs.

Les jours s’amenuisent. L’homme a encore vieilli. Il sort de moins en moins. Il écrit beaucoup. Il a dit qu’il avait plein d’histoires dans la tête et qu’il voulait qu’elles ne se perdent pas. Il a dit aux vieux qu’il leur faudrait trouver quelqu’un pour les leur raconter. Et il leur a promis que la veille de son dernier jour, il leur raconterait la plus belle de toutes, mais que celle-là ne serait jamais écrite. Il est allé au bourg pour régler ses affaires avec le notaire. Il est de toutes les fêtes. Toujours immobile, toujours silencieux. A une fête, il a accepté de chanter. La fête se finissait, les chanteurs étaient épuisés. Il est allé leur dire quelques mots, et il est monté sur la scène. Ceux qui le connaissaient en sont restés stupéfiés. Les autres ont attendu. Sa voix rauque s’est élevée dans le silence. Il chantait la mer, l’amour, les regards qui se croisent, les mots que l’on dit quand on s’aime. Il chantait l’amour fou, l’amour impossible. La voix était abîmée mais encore belle, la mélodie d’une tristesse à faire pleurer. Quand le chant s’est tu, la salle n’a pas bougé. Les vieux, qui étaient les seuls à avoir compris les paroles ont furtivement essuyé une larme. Mais sans honte aucune. Et même avec presque de la fierté. Qu’un des leurs puisse chanter dans leur langue une chanson aussi belle ! Il a quitté la scène discrètement. Derrière lui, les langues déliaient. On se questionnait. Qui pouvait être ce vieil homme ? Ce qui savaient ne disaient rien, sachant qu’il voudrait qu’on ne dise rien de lui. Certains qui ne savaient rien disaient savoir. Les vieux se souriaient. Ils étaient heureux.

L’année touchait à sa fin. Les vieux se sont rendus chez l’homme. Ils se sont installés comme à leur habitude. Lui était sur son banc. Il les a regardés longuement. Puis l’histoire s’est mise en marche. Il leur a raconté un amour tellement grand qu’il ne pouvait qu’à peine exister. Que sa grandeur le rendait aussi fragile et fugace que les ornements que le givre fait aux fougères, dans la lande. Un amour tellement fou qu’un autre que lui aurait osé le leur raconter qu’ils ne l’auraient pas cru. Mais ils comprenaient maintenant pourquoi cet homme était venu se perdre parmi eux. Ils comprenaient qu’après avoir vécu cet amour-là, il ne pouvait plus vivre au milieu de tous ces autres qu’il avait connus. Il avait besoin de solitude. Il avait eu besoin de se retrouver dans un lieu où personne ne connaissait son histoire, où il pourrait éluder les questions. Et où il pourrait attendre ce qu’il avait attendu si longtemps. Et qu’il n’attendrait plus qu’une journée. Et les vieux comprenaient pourquoi, si son attente était vaine, il irait rejoindre l’océan.

Quand la voix s’est tue, les vieux sont restés assis. Ils ont passé la nuit avec lui, dans le silence. Il n’y aurait plus d’histoires, plus de chant, et cela les troublait un peu. Au matin, les vieux étaient rompus, les corps étaient gelés. Les premiers gestes ont été difficiles. Il n’y eut pas de mots. Tous les savaient inutiles. La journée passa vite. Pas une seule fois, il n’a regardé au-dehors. Quand il leur a dit que l’attente était terminée, qu’il allait souhaiter la nouvelle année à l’océan, les vieux n’ont pas essayé de l’empêcher de partir. Ils sont tous sortis, lui le dernier. Une dernière fois, il a laissé la porte ouverte. Et il s’est éloigné sur le chemin. Les vieux l’ont regardé marcher. Jusqu’à ce qu’ils ne le voient plus.

Il est arrivé au cap. L’océan est calme. Il sait que l’océan l’attend. Il lui a dit qu’il serait là ce soir et que ce serait leur dernière bataille. Il est monté sur son rocher, une dernière fois. Mais l’océan refusait de le prendre là. Il semblait l’appeler. Alors il a quitté cette arène qui avait vu tant de combats et repris sa marche. Il a foulé le sable et s’est avancé à la rencontre de l’océan. Il y a enfoui ses pieds, ses jambes. Son ventre, sa poitrine. Il s’est arrêté, s’est retourné pour regarder une dernière fois sa terre. Au loin, une silhouette courait vers lui. Sans un cri, sans un geste. La silhouette s’est rapprochée, s’est jetée à l’eau, s’est jetée dans ses bras. Ils se sont enlacés comme deux qui découvrent l’amour. Ils se sont embrassés longtemps. Les vagues couraient autour d’eux sans les bousculer, comme si l’océan avait compris qu’il venait de perdre sa dernière bataille.

Il a vieilli. Elle aussi. La porte est toujours ouverte. Il y a toujours là le puits, les bougies, le feu dans l’âtre. Il y a toujours, de temps en temps, des histoires, le soir. Pour les vieux, très vieux, qui survivent encore. Et qui ne s’étonnent pas que les plus belles histoires qu’il raconte soit pour elle, qui lui tient la main depuis qu ‘elle l’a retrouvé.

Both comments and pings are currently closed.

Comments are closed.