Les bleus au corps – 8ème partie

ROMPRE L’ISOLEMENT

Pour une femme qui vit au quotidien des violences conjugales, je crois que le plus difficile à supporter, c’est l’isolement qu’instaure son bourreau. Isolement social, familial, dépendance affective et financière souvent aussi. Très souvent, les violences commencent avec l’arrivée du premier enfant, à une période où la femme est fragilisée physiquement et mentalement, où elle est en plein doute quant à ses capacités maternelles. Le congé maternité la met en rupture de relations durant quelques mois, ce qui n’arrange rien, bien évidemment. Très souvent, le conjoint violent met en avant l’argument qu’il est beaucoup mieux pour l’enfant, que sa mère s’occupe de lui plutôt que d’aller travailler, et finit par implanter cette idée dans l’esprit de sa femme, qui fera alors sienne cette idée, sans voir ce qu’elle a de vicieux pour son avenir.

A l’époque où je vivais encore dans ce climat, la solitude fut pour moi quelque chose d’insoutenable. Je n’arrivais à parler à personne de mon enfer, que je pensais personnel. Jamais une seule seconde je n’ai imaginé que des milliers de femmes en France enduraient les mêmes horreurs que moi, il y avait très peu d’informations dans les médias à ce sujet. En dehors de mes périodes d’activité professionnelle, ma seule ouverture sur l’extérieur était le téléphone… Seulement voilà, à l’époque, il n’y avait pas de portables, et il y avait une facturation détaillée pour la ligne fixe. Qui aurais-je bien pu appeler, en dehors de proches qui n’attiraient pas les soupçons ? Comment trouver des adresses d’associations (je ne savais même pas qu’il en existait d’ailleurs), contacter les services sociaux, ou tout bêtement dialoguer avec d’autres victimes, dans de telles conditions ? C’était tout simplement impossible.

A ce niveau, les nouvelles technologies sont aujourd’hui, de précieuses alliées des victimes. La généralisation des téléphones portables permet à quiconque d’appeler sans laisser de trace sur la ligne fixe familiale, et de vider sib historique d’appels. Mais la plus grande avancée dans l’accès à l’information est venue d’internet. En quelques clics, il est possible de trouver à la fois les adresses d’associations d’aide, les textes de loi, les conseils élémentaires pour préparer une plainte ou un départ. De nombreux forums permettent également aux victimes de se retrouver entre-elles, de se raconter mutuellement leurs traumatismes, et par là-même de constater qu’elles ne sont pas des cas isolés. Et cela, c’est énorme ! A l’heure où l’on pointe du doigt internet en le présentant comme un danger qui fait entrer la violence et la pornographie dans chaque foyer, j’y vois surtout un outils d’information et de communication incroyablement performant, qui rompt le cercle infernal de l’isolement. Dans un sens, il joue un peu le même rôle qu’une thérapie de groupe ou qu’un groupe de parole comme en ont beaucoup d’associations d’aide. L’avantage, c’est que pour en bénéficier, il n’y a nul besoin de trouver l’organisme qui proposera cela, ni besoin de se déplacer (ce qui n’est pas possible pour tout le monde), et que c’est compatible avec des horaires de travail contraignants. C’est à la carte, comme on le désire, comme on en a envie. Si j’avais eu cela à l’époque, mon calvaire n’aurait sûrement pas duré plus de quatre ans, car la prise de conscience aurait eu lieu beaucoup plus tôt.

Comme je l’ai écrit précédemment, on n’imagine pas à quel point le fait de parler de ce que l’on vit libère. Je ne trouve pas de mots suffisamment forts pour décrire ce que j’ai ressenti à ce moment là. C’est comme si un poids énorme m’était enlevé d’un coup de la poitrine. Je me sentais légère, j’avais l’impression que tout devenait enfin possible. C’est pourquoi tous les moyens susceptibles de provoquer cette libération sont bons. Parler de soi sur un forum internet, à l’abri d’un anonymat relatif et à des personnes que l’on ne connaît pas est une avancée non négligeable, qui incite à oser aller voir les autorités, à contacter une association d’aide, à entamer une psychothérapie.

Pour avoir fréquenté (et en fréquenter encore ) beaucoup de forums d’entraide aux victimes de violence, je peux témoigner de la formidable solidarité qui se forme entre elles, et qui dépasse dans certains cas les limites du virtuel. Le temps passé par elles dans ce lieu de liberté de parole est une bouffée d’oxygène quotidienne qui leur permet de tenir le coup quand elles ou leurs conjoints rentrent à la maison. Elles osent raconter l’impensable, l’insoutenable, alors qu’elles en ont honte face à leurs proches ou leur médecin. Tout bêtement parce que là, elles n’ont pas à affronter le regard de l’autre. A force d’être contraintes à courber l’échine, elles doutent de leur jugement, arrivent souvent en disant « voilà ce que je vis, mais j’ai sûrement une perception fausse des événements. » C’est un discours que l’on entend régulièrement et ce, quel que soit l’âge, le niveau social ou culturel de la victime. Elles sont tellement conditionnées, ont tellement une piètre estime d’elles-mêmes qu’elles ne se font plus confiance du tout. Or, oser intervenir dans une discussion sur internet, voir que leurs propos intéressent d’autres personnes, tout cela contribue largement à restaurer petit à petit leur confiance en elles. C’est le premier pas du convalescent qui se lève après une terrible maladie, titubant mais heureux de mettre un pied devant l’autre. Même si il chute, il sait que la guérison est proche et que chaque pas supplémentaire, même difficilement obtenu, l’en rapprochera encore plus. Oui, la violence répétée subie durant des mois, voire des années est une maladie grave, pour laquelle il faut beaucoup de temps afin d’en guérir.

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