Le Maître d’Armes

Si vous trouvez un être humain
dans la foule, suivez-le, suivez-le…
Daniel Pennac

– Maman ! Maman ! C’est Papi … Papiii…
– Tu vois je t’avais dit qu’il reviendrait…
– Papiii… Papiii…
La jeune fille sautillait sur place les deux pieds joints. Ses tout petits sabots clip clapotaient de joie sur le chemin boueux. L’homme descendait le versant de la colline quelques cent cinquante mètres plus loin. Les boutons d’or, les lys sauvages et les stellaires accompagnaient de leurs couleurs jaune, mauve et blanc – comme des papillons collés à la terre – ses pas volontaires. Et même s’il était évident qu’il se rapprochait de la maison de Marion – car on apercevait le pommeau argenté de sa canne – on eut dit qu’il ne cesserait jamais d’arriver.
De la maison s’échappait, en volutes invisibles et voluptueuses, l’arôme entêtant des beignets.
– Oh ! Je vais tous les brûler…
La mère disparut à l’intérieur de la petite maison – peinte à la chaux – et Marion, ne se retenant plus, partit rejoindre son grand-père qui était déjà arrivé sur le chemin de halage. Le son maternel de l’eau se déversant de l’écluse accompagnait, bienveillant, ces retrouvailles.
– Papi. Ah ! Papi. Je pourrai enfin aller à l’école… Maman fait des beignets… Tu arrives à temps… Je sais traire la vache… Papi, Papi…
– Eh ! Eh ! Ma petite princesse, donne-moi le temps d’arriver. Tu sais, tu m’as beaucoup manqué.
Marion s’agrippait aux jambes de son grand-père. Celui-ci la prit par la taille et la souleva sans efforts. Marion était une brise entre les roseaux.
– Mais… Dites donc ! Tu as drôlement poussé, ma princesse !
– Je suis si contente, père… Marion, laisse ton grand-père se reposer un peu. Tu sais, après ce long voyage sa jambe doit lui faire mal… allez Marion, laisse Papi…
– Les beignets ! Maman donne les beignets !
Un grand rire fendit la douceur de l’après-midi. Les oiseaux, surpris, cessèrent de taquiner les vers de terre et se mirent à chanter à tue-tête saluant l’arrivée du Grand Maître d’Armes – prisonnier et blessé à Sedan – qui regardait d’un œil enjoué les belles pommettes roses de sa petite-fille.
Ils mangèrent les beignets, parlèrent de tout et de rien, jouèrent avec Marion qui égayait leurs visages quelquefois trop graves et l’après-midi s’éclipsa. La mère de Marion se rendit auprès des fourneaux  pour préparer le repas du soir et le grand-père prit sa petite fille par la main pour aller voir les saumons remonter l’escalier de l’écluse. Arrivés à la berge du canal reliant Brest à Nantes l’homme dit :
– Ecoute-moi Marion. Tu iras à l’école. Je te le promets. Même pas Dieu, qui est quelquefois mal conseillé par ses représentants sur terre, ne pourra t’empêcher d’y aller. Et tu deviendras institutrice comme madame Beaumilieu. Tu entameras la séduisante route de la lecture et plus tard tu feras prendre la voie des choses merveilleuses à beaucoup d’autres petits qui n’attendront que toi pour ouvrir les yeux. Mais pour cela il faut que tu me fasses la promesse d’ajouter à tes prières du soir, celle-ci. Ne t’en fais pas, elle est très courte. La voici :
– « Des églises sans clémence, des curés fanatiques et sans amour, délivre-nous Seigneur » . Vas-y, répète.
Et Marion répéta. L’homme, satisfait, hissa sa petite fille sur ses épaules, continua la ballade, en silence, jusqu’à la nuit tombante et rentra à la maison d’où le fumet d’un ragoût aux pruneaux et petits oignons se répandait, provocateur, par les fenêtres à demi-ouvertes.

– Même les putes ! Ben, dites donc, on ne se privait de rien à l’écluse…
– Paraît-il qu’il en aurait parrainé plus d’une !
– Parrainé, parrainé…se les faire oui !
– Vous exagérez. Quand même !
– Si petites ? Quel salaud !
– Chut ! Voilà madame Beaumilieu qui arrive !
– Qui l’aurait dit…
– Quoi ?
– Madame Beaumilieu…
– Madame Beaumilieu, quoi ?
– Ben, la maîtresse du Maître d’Armes…
– Et la maîtresse de nos enfants, hum !
– Des vôtres, pas des miens ! Moi, je suis restée très ferme. Aucune de mes filles n’a mis les pieds à l’école du diable.
– Ni à aucune autre, d’ailleurs !
– Et très fières ! De bonnes mères, bien chrétiennes et non comme ces enfants de l’école publique. Comme la petite fille du mort. Vouloir être institutrice ! Et quoi encore ! Dévergondée, oui !
– Je ne sais pas ce que vous pensez mesdames, mais je trouve madame Beaumilieu plutôt bien roulée pour son âge…
– Tais-toi Christophe ! Aucun respect ! Vous les hommes vous ne pensez qu’à ça !
– On dit qu’il l’a fait pour la petite.
– Qui a fait quoi ?
– Ben, le mort, pardi ! Et paraît-il qu’il était un sacré numéro !
– Il a fait quoi, alors ?
– Ben, fricoter avec la maîtresse et plus encore…
– Et, outre le fait qu’elle devait être séduisante à l’époque, pourquoi l’aurait-il fait selon vous ?
– Pour Marion . Il n’y avait plus de place à l’école dans ce temps-là.
– Et alors ?
– Mais vous êtes bouché, nom d’une pipe ! Marion voulait devenir maîtresse d’école comme madame Beaumilieu. Alors le mort est allé la chercher un jour de marché et l’a convaincue de prendre la petite en dépit du manque de place, car il ne voulait pas que Marion soit obligée de fréquenter l’école des bonnes sœurs. La maîtresse ne voulait pas mais, soudain, la force de sa négative laissa transparaître qu’un arrangement pourrait, éventuellement, se dessiner à l’horizon, vous comprenez ?
– …
– Bon, les gens qui étaient ce jour-là, sur la place du marché, ont raconté que madame Beaumilieu, après moult palabres – en sens unique – si vous voyez ce que je veux dire, tendit sa main vers le visage renfrogné du Maître d’Armes et y apposa une caresse qui en disait long sur ses envies et dont le grand-père de Marion ne fit rien pour esquisser le moindre refus. Vous rendez-vous compte ? Au vu et au su de tout le bourg…
– Et c’est tout ?
– Oh non, mes chers amis. Depuis ce jour, des murs de la petite école s’extirpaient, tous les dimanches après-midi, des cris si puissants et diaboliques qu’ils ne laissaient pas de place au doute. La Luxure, mes amis. Oui, La Luxure. Avec un grand L. Paraît-il que les gémissements étaient si inhumains, que même les gros bas de laine enfoncés dans les oreilles n’étaient d’aucun secours. Le curé, lui même, s’était mis à sonner les cloches avant l’heure, ce dimanche en question, pour que les petits et les femmes puissent s’entendre parler. Mais rien n’y fit. Cela continuait de plus belle. Et comme ça n’avait pas l’air de finir, il se dirigea vers l’école pour exiger que ça cesse, que c’était un scandale, que les bons chrétiens ne faisaient pas ça comme ça. Le bon sens, quoi ! Bref, voilà que le grand-père sort en caleçons avec l’épée qu’il cachait dans sa canne et en la pointant vers le curé, qui, au vu de celle-ci n’en menait pas large et commençait à reculer, l’interpelle en beuglant
« Vous devez savoir quelque chose, vous, le premier d’entre nous, eh ! Vous qui courez les campagnes pour attirer, vers vos écoles castratrices de malheur, les ignares sous peine d’être rejetés par le tout-puissant ! Infâme tas de ténèbres ! Piètre apôtre des évangiles ! De tant les expliquer à votre guise vous en avez perdu le sens profond ! L’amour ! L’amour, qu’est-ce que vous pouvez bien en savoir ? Rejeton de l’espèce, pharisien de mes deux »
Et sans crier gare, d’un seul coup porté avec son épée il lui découpa la soutane à hauteur des genoux. Le vieux tissu, délimitant un cercle à ses pieds, ressemblait à une auréole de sainteté vaincue et moribonde. Une tâche honteuse sur un parterre de neige, qui cette année-là tombait drue et serrée.
Alors le maître d’Armes rentra sans regarder derrière lui et les gémissements recommencèrent jusqu’à la tombée de la nuit. Certains racontent qu’ils redoublèrent en intensité d’autres disent qu’ils furent plus discrets. En tout état de cause cette situation se répéta tous les dimanches après-midi. Ils cessèrent le jour où le nouveau curé, celui qu’on a aujourd’hui et qui va officier la messe funèbre, conversa longuement avec le grand-père de Marion. On raconte qu’ils ont bu deux bouteilles de vin, chacun la sienne, tout en bavardant virilement et qu’ils sortirent du bistrot bras dessus, bras dessous comme deux larrons en foire.
– Ce n’est pas ça qui l’a fait aller à la messe…
– Sacré canasson, le vieux !
– Christophe !
– Et tout ça pour Marion ? Ben, dites donc !
– Elle lui porte une admiration sans commune mesure…
– Il faut tout de même reconnaître qu’il est revenu définitivement au pays, quelques mois après la mort de son fils, pour aider sa belle-fille à l’écluse. Sans lui c’était la misère assurée. Il laissait derrière lui, à Bordeaux, une superbe situation. Maître d’Armes, maisons bourgeoises, jolies dames, instructions diverses, argent…
– Hé, hé, hi, hi et la baignoire aux quatre pattes de satyre. On dit qu’elle en a vu passer des femmes… Surtout des espagnoles, deux à la fois, mais aussi des girondines, bien évidemment, des lusitaines, des landaises, des argentines gémissant, encore et encore, la solitude des lignes droites interminables et même des parisiennes de la haute. Vu la qualité de l’émail et le format, il a dû bien s’amuser, le vieux !
– Il ne l’a pas laissée derrière lui. Elle est, bel et bien, arrivée de Bordeaux par le train. J’étais là. Rien d’autre, que cette baignoire, sur la carriole qui la transporta de Quimper à l’écluse. Marion était si contente qu’elle ne cessait de papillonner tout autour. Ce fut un événement. Et à plus d’un titre, d’ailleurs. Car, de tant folâtrer avec la baignoire, Marion tomba du chemin de halage directement dans le canal. La petite ne savait pas nager. Le grand-père, pas plus. Mais il plongea quand même. Les gorges des quelques personnes présentes tailladèrent, de leur voix, l’après-midi, comme un surin, devant cet acte aussi désespéré que vain. Le seul qui savait nager, Albert, celui qui venait de Pornic et qui décéda de la typhoïde, déboula comme un fou – alerté par tous ces cris de détresse – du haut de la colline, et plongea à son tour. Mais, absorbé par le drame qui se déroulait dans les eaux du canal ou distrait de naissance, ne fit pas attention où. Et il se cogna très sérieusement la tête contre un des piliers de la passerelle, y laissant au passage l’oreille droite et un bout de sa joue. Malgré la douleur et la surprise il nagea jusqu’aux malheureux, qui devaient être à leur troisième tentative de sortir la tête pour respirer, et les ramena jusqu’à la berge, en s ‘écroulant dans un bain de sang. La petite revenue dans les bras de sa mère, le grand-père prit Albert dans les siens , le coucha sur son lit, à l’intérieur de la maisonnette et demanda qu’on aille chercher un médecin. Celui-ci, occupé à faire naître un veau qui s’était présenté par les pattes arrière dans une ferme à quelques kilomètres de là, ne put arriver que trois heures plus tard. Le Maître d’Armes resta à côté d’Albert et ne cessa de pleurer jusqu’à son arrivée. Quelques années après, Albert raconta que dans son obscurité comateuse il continuait à se débattre dans les flots du canal. Il ne savait pas, sans doute, que c’étaient les larmes du grand-père qui, en cascade, baignant son visage meurtri, lui rappelaient les eaux du canal.
« Vous lui avez sauvé la vie » dit le docteur
«  … non, non, c’est lui… » dit le grand-père
« Il a perdu presque tout son sang. Vos larmes se sont substituées à celui-ci, vous lui avez sauvé la vie.» insista le docteur. En revanche il signala que pour l’oreille il n’y avait rien d’autre à faire que laisser cicatriser, d’autant plus que le courant du canal était soutenu et que si celle-ci avait été épargnée par les gardons ou si elle avait réussi à flotter elle devait être en train d’arriver à Nantes. En ce qui concernait le bout de joue manquant, il dit que la nature avait horreur du vide et qu’elle remplirait sans hâte mais sans répit l’absence de matière. Un tout petit détail cependant. N’ayant pas de repères précis ce remplissage se ferait à la bonne franquette et on ne pouvait qu’espérer que le Seigneur ait pitié de lui. Mais, comme en témoignent souvent les livres d’histoire, le Seigneur vaquait à de plus importantes besognes et le pauvre Albert hérita de la nature un tel chaos de cellules que son visage fut figé dans une expression bougonne qui faisait fuir les mômes même quand il avait les mains pleines de bonbons.
Quand Albert fut totalement remis, l’amitié – qui était née entre le Maître d’armes et lui – avait atteint des cimes insoupçonnables quelques semaines auparavant. Une complicité, peuplée de silences et de regards entendus, était la réponse que donnaient ces «  frères de larmes », comme ils aimaient s’appeler, à la fragilité de la vie. Les deux hommes restaient inséparables. Ils travaillaient le champ d’Albert et embellissaient la maison de l’écluse. Ils placèrent la fameuse baignoire dans une nouvelle pièce qu’ils construisirent exprès, car elle ne rentrait nulle part ailleurs. Quand ils finirent l’installation ils la remplirent d’eau et y pénétrèrent les deux ensemble car Albert resta, jusqu’à sa mort, très craintif pour tout ce qui pouvait, de prés ou de loin, placer le Maître d’armes en intime relation avec les liquides.
« Elle est douce comme la peau d’une pêche » dit, surpris, Albert. Le Maître d’armes leva les yeux et attrapa quelques souvenirs du coin des lèvres. Quelques minutes après il les offrit à son ami du fond de son regard humide.
– Tu ne devrais, jamais, rentrer tout seul…
Le Maître d’armes rit très fort et apprécia, en fermant les yeux, la justesse des propos de son ami.
Les mois passèrent. Les deux amis travaillaient et se délassaient suivant la courbe infatigable du soleil dans le ciel. Ils regardaient, avec plaisir, Marion et Louis, le fils d’Albert, se disputer pour des broutilles. Ils ne demandaient pas plus. Mais rien n’est moins éphémère que la douceur de l’ivresse. Albert se fit aspirer par le désir fétide de la Parque qui l’investit de millions de parasites hybrides le laissant exsangue du jour au lendemain.
–    Typhoïde, dit le docteur.
Le maître d’armes fut le seul qui brava la quarantaine pour rester à ses côtés. Il disait qu’il allait prendre cette nauséabonde meurtrière par le cou et le lui tordre jusqu’à la faire sortir du corps de son ami. Il ne regarda pas à sa propre sécurité soulageant la fièvre et épongeant les vomissements mais ne put rien faire contre les hémorragies internes qui tuèrent son ami en moins de deux semaines.
«  Nom de dieu, que tu es injuste. Combien d’autres, fils de leur mère, devraient être à la place d’Albert…»
– Le toubib disait qu’il avait été infecté…
– Et il le fut… mais contrairement à Albert, le Maître d’armes était un homme robuste et il résista. Il dormit dans la baignoire et interdit à tout être vivant de l’approcher durant trois bonnes semaines. Sa belle-fille lui laissait des plats de riz et de carottes pour qu’il mange. Paraît-il qu’il criait pendant la nuit. C’était le nom d’Albert qui retentissait entre les arbres de l’écluse. Il lui demandait pardon de n’avoir pas su être à la hauteur comme lui, l’avait été. Mais le rassurait sur le sort de sa famille. Jamais personne ni le diable, lui même, ne pourrait les atteindre.
– … un homme intègre… que voulez-vous que je vous dise…
– … un homme de principes, tout dévoué à une cause…
– … son tour est aussi arrivé…
– Et… comment il est mort ?
– Ah ! Je vous vois venir. Vous aimeriez que je vous dise qu’il est mort dans les bras de sa maîtresse, geignant d’un pardon céleste inaccessible. Loin de tous. À la frontière de la folie syphilitique. Des crevasses purulentes et honteuses se multipliant sur son visage comme des stigmates diaboliques croissant proportionnellement aux actes impies de son fait. Et, ben, non ! Il est mort assis. Regardant les eaux du canal se glisser vers l’intérieur des terres. Il faisait beau. Marion et Louis, jouaient à l’homme et à la femme à quelques mètres de lui. Louis bombait le torse en soulevant une bûche, qui reconnaissante, lui dessinait de toutes petites boules de muscles sur ses bras nus. Marion lisait sur des feuilles vertes des histoires de voyages qu’ils entreprendraient plus tard, quand la nuit serait tombée et la douceur des draps, de ses petits lits d’enfants, leur tendrait les bras.
Ils découvrirent le corps inanimé, mais néanmoins souriant, du grand-père parce qu’un merle fit un vol en rase motte et alla se nicher sur son chapeau breton qui glissa légèrement vers la gauche lui conférant une allure clownesque, non démentie par son sourire d’outre-tombe.
Les deux enfants coururent vers lui s’esclaffant à l’avance des inévitables pitreries que le grand-père sortirait de son sac.
Louis arriva le premier. Il freina net. Et se retourna pour recevoir Marion dans ses bras malingres. Marion riait encore.
Louis lui dit
« Il est content. Il est allé rejoindre mon papa. »
Trois jours durant, Marion pleura et pleura sans manger quoi que ce soit. Louis venait tous les jours lui faire boire deux verres d’eau qu’il faisait rafraîchir au contact de barres de glace en deux verres distincts.
« Un pour ta tristesse, l’autre pour moi. J’ai besoin de toi mon amie » lui disait-il chaque jour et il restait à ses côtés jusqu’à ce que la nuit exhumât d’autres parfums qu’il fallait humer dans la solitude des dortoirs…
– C’est mignon tout plein, n’est-ce pas ?
– Christophe ! Qu’est-ce que tu en sais ?
– On va les marier, à coup sûr !
– Puff ! S’il n’oublie pas d’aller à la noce… hi,hi,hi
– Comme le père ! Une copie conforme.
– Un vrai distrait !
– Une anomalie, bien sûr !
– Un vrai con, oui !
– Vous parlez de qui ?
– Ben, du petit Louis. De qui donc !
– Vous y allez un peu fort, il n’a que douze ans…
– Vous rappelez-vous le jour où après une glorieuse cueillette de champignons, il s’était rendu au marché pour les vendre ? Il criait à toute voix pour que les gens viennent les acheter
« Aux beaux champignons tout juste cueillis ! Aux champignons tout frais ! »
Il est revenu chez lui très vite. Très content. Fier même. Sa mère lui demanda comment cela s’était passé et il lui dit que tout le monde était vraiment content de ses champignons et qu’ils avaient tout pris en moins de deux heures.
« Alors combien as-tu gagné ? » lui demanda sa mère.
Il ouvrit la bouche, fronça le front et ne trouvant rien d’écrit en dessous de ses sourcils il dit à sa mère qu’il ne savait pas, qu’il avait oublié de demander et que personne ne lui avait rien donné.
«  Ah, mon fils… ce n’est rien. Ils auront, au moins, quelque chose à manger ce soir. C’est bien mon fils, c’est bien… »
– Mais, quel con… quel con !
– Vous avez profité de lui…
– Peut-être, Christophe, peut-être… Mais quel con, non.. ?
– Chuut ! Le cortège arrive.

Méprisant un ciel bilieux à la température peu clémente, le curé, en tête de colonne, ne pouvait cacher un évident sentiment de tristesse. Son visage, d’habitude serein et débonnaire, moulait, entre les rides, une expression abattue, consternée. Son regard se promenait bien au-delà de cet attroupement aux pas lugubres cherchant, sans doute, dans les limites anonymes du décor, un quelconque réconfort. Car en dépit de l’indifférence du défunt, pour les choses de l’église, il n’en restait pas moins un honnête homme qui avait fait le bien partout où il était passé. Un pécheur, certes, mais un homme de principes. Et, qui plus est, de bons préceptes chrétiens. Les petites choses qui entachaient son action sur terre auraient bien pu être lavées en aménageant quelques rapides visites au confessionnal. Mais celles-ci n’avaient jamais eu lieu. Mon Dieu, ayez pitié de lui, disait-il pendant que des larmes inondaient ses yeux dégradant, encore un peu plus, son imposante myopie. Il guida, néanmoins, du parvis de l’église vers la bouche ouverte et noire du portique, les proches en premier, ensuite la famille plus ou moins éloignée et les amis, talonnés par le reste du bourg et par les curieux, venus d’autres villages, ayant eu vent de la considérable renommée du défunt et voulant partager la solennité de l’adieu. Mais la foule était si nombreuse que tous ne purent entrer. Les plus malchanceux formèrent, alors, une double haie pour laisser le cercueil, porté par six jeunes hommes forts, rejoindre le catafalque. A l’intérieur du temple, des centaines de cierges, flammes fluettes et tièdes, répandaient modestement leur lumière de lucioles. Quelques éclairs les aidaient, furtivement, dans leur tâche luminescente. Les murs chancelaient, possédés d’une émotion intense.
La bière arriva au perron sous une pluie de pétales d’hortensias, bleues et grises, respectueusement parsemés par la foule. Quelques grains de riz s’étaient joints à ceux ci, mais leur timide blancheur laissait, toutefois, poindre un doute sur la pertinence de leur présence. Quand le premier couple de porteurs mit les pieds sur la dernière marche, celui qui était à droite sentit son pied glisser sur le tapis de pétales. Il fit un mouvement instinctif pour rétablir son équilibre perdu transmettant, chez les autres porteurs, la même incertitude qui fut à l’origine de son instabilité. Et, sous un silence de mort, le petit train de porteurs, entraîné dans une chorégraphie aléatoire, se dessouda laissant se poursuivre, impuissant, l’anormale et éphémère perpendicularité du cercueil. Celui ci tomba et rebondit sur les marches de l’escalier se fracassant en de nombreux morceaux redonnant une  liberté inattendue au Maître d’Armes.
– Ohhh !
– Ouah !
– Oh ! Le pauvre…
– Comment.. ?
– Mais… pourquoi…
– Oh… non… Quelle maladresse…
La chute et le consécutif éclatement du cercueil engendra une acrobatique descente du corps du défunt qui acheva cette cabriole insensée, sur la première marche, en position assise. Pendant quelques instants, la foule se refusa à admettre la véracité des faits qui se déroulaient à ses pieds. Mais quand la réalité de l’événement ne permit plus aucun doute, la double haie de personnes se transforma en une anarchique suite de mouvements qui, allant du haut vers le bas, de gauche à droite et vice-versa, aboutissait avec appréhension à cinquante centimètres du mort. Ceux qui étaient arrivés les premiers le regardaient comme on regarde un blessé au bord d’un chemin et trompés par l’invraisemblable se penchaient vers le corps avec une délicatesse non feinte en lui demandant si tout allait bien, s’il ne s’était pas fait mal. Le prêtre, ayant eu beaucoup de mal à se frayer un chemin, arriva au moment précis où une fine pluie commençait à tomber. Il fit, instinctivement, le signe de la croix. Quelques instants il crut ou désira follement que l’exploit de Lazare se soit renouvelé. Il se reprit.
– Mais bon Dieu, rentrez-le vite, il va être totalement trempé !
Alors ils le soulevèrent et l’amenèrent à l’intérieur. Le Maître d’Armes demeura, entêté, dans la position du Penseur. Et ceux qui le portaient regardaient le prêtre en lui implorant une directive, une indication, une destination.
– Au premier rang, au premier rang… dit-il sans trop de conviction.
A mesure qu’ils progressaient, vers l’autel, le bruissement des voix se transformait en vacarme atteignant la mère de Marion qui était restée absente dans sa peine. Ils arrivèrent à l’instant même où celle-ci se penchait pour essayer de comprendre cette soudaine rupture du calme monastique. Dans l’empressement, ils lui demandèrent de se déplacer tout juste un peu et, sans douceur ni prévenance, déposèrent le corps.
– Oh, mon Dieu ! furent les seuls mots qu’elle put articuler avant de s’évanouir et tomber sur le sol froid et humide.
– Maman ! … Papi.. ?
– Ce n’est rien, ma petite Marion. Ce n’est rien… elle va s’en remettre, tu verras… dit le curé tout en cachant avec son corps celui dont la rigidité cadavérique ne s’était déclenchée que trois jours après le décès. « Vieux têtu » pensa le curé en cernant cette anomalie de la nature comme un ultime acte d’indépendance de sa part, car il réalisa qu’il devrait dire la messe d’une manière expéditive et non aussi exhaustive qu’il l’aurait souhaitée. Et, il en était sûr, cela ne pouvait que faire plaisir au défunt.
– On va chercher un autre cercueil, mon père ?
– Vous n’y pensez pas sérieusement ? Dans l’état où il est il faudra lui casser tous les os pour réussir à le loger. Puis les coups de marteaux à l’intérieur de l’église… vous imaginez la famille, la petite Marion… non… non… Il faut que je parle avec sa belle fille une fois qu’elle s’en sera remise. Il n’y a, pour moi, qu’une seule et unique solution.
Il se joignit aux femmes qui s’attelaient à la réanimation de la mère de Marion. Celle-ci reprenait ses esprits non sans mal.
– Ma chère enfant… quelles épreuves ! Il faut être très forte. Il n’est pas impossible que nous devions encore faire face à d’autres nouvelles situations toutes aussi imprévues. Je ne sais pas si le Seigneur nous a fait parvenir une de ses épreuves dont il est le seul à posséder les clefs de leur convenance ou si c’est ton beau-père qui, en dépit de la probité et la sagesse que personne ne lui discute, aurait tout manigancé, depuis des années, pour satisfaire ainsi, une dernière fois, son inclinaison épicurienne. Et je crois que je penche pour la deuxième possibilité.
– …
Il lui expliqua donc les divers problèmes qui seraient à même de se présenter si un deuxième cercueil devait faire son apparition aussi tardivement. Avec attachement il développa, tout autant, l’embarras et l’inquiétude, voire l’angoisse, qui ne manqueraient pas de jaillir si le Maître d’Armes devait retourner chez lui pour attendre que son entêtement sybarite ne se diluât. Il lui fit remarquer que, en tout état de cause, le défunt était déjà mort et qu’il avait bien le droit à la cérémonie prévue. Les récentes mésaventures, faisant partie des loupés scénographiques, n’étaient pas à tenir en compte ni, encore moins, devaient laisser planer un doute sur l’authenticité du trépas. Il fallait, donc, poursuivre la cérémonie. Ils placeraient le défunt sur une chaise, accessoire le plus idoine pour s’accommoder à la fâcheuse mais néanmoins actuelle posture, en lieu et place où le cercueil aurait dû être. Comme le cercueil il serait entouré des fleurs, qui étaient très belles et nombreuses de surcroît. La mère de Marion garda le silence. Elle pleurait. Le vieux prêtre prit ce silence pour un acquiescement et distribua les dernières instructions aux hommes les plus proches. Ceux-ci installèrent l’opiniâtre décédé au milieu du catafalque et disposèrent les fleurs tout autour. Quelqu’un lui mit un œillet à la boutonnière. Et à un signal du prêtre,  tous regagnèrent leur place.
La messe fut dite au pas de charge et le curé pria, au fond de lui-même, pour que l’état rigide du Maître d’Armes se soit un peu assoupli. Il pensait que si tel n’était pas le cas la mise en terre ne serait pas une sinécure. Mais le Maître d’Armes resta de glace et ils furent obligés de le transporter jusqu’au cimetière en réitérant l’extravagante expérience initiale en ajoutant, toutefois, la chaise utilisée pendant la cérémonie. Quand ils arrivèrent, enfin à la tombe, les fossoyeurs n’avaient pas encore fini de creuser. Leurs visages, sous la pluie, traduisaient, sans complaisance, l’irritation que leur produisait les modifications de dernière minute, même si celles-ci arrivaient par voie express du chapelain lui-même. Ils ne firent donc, rien de plus que le nécessaire. Et quand ils lâchèrent les pelles, la tombe comptait deux niveaux. Le premier permettait la mise en place d’un homme assis et l’autre autorisait, comme prévu, une mise en terre traditionnelle. De sorte que quand le Maître d’Armes fut placé, avec sa chaise dans le niveau le plus profond, l’autre niveau lui arrivait au nombril.
– On dirait qu’il travaille à son bureau…
– Nous ne nous attendions pas à moins de lui !
– Quelle noblesse !
–  Un enterrement comme celui-ci on n’en verra pas de sitôt !
Marion laissa tomber une fleur qui se posa sur les genoux de son grand père et attendit que sa mère en fasse autant. Elle n’avait pas de larmes dans ses yeux. Elle se disait que son grand-père était beau comme une statue. Elle le préférait comme ça plutôt que dans un cercueil. Mère et enfant attendirent leurs voisins, remercièrent et partirent vers l’écluse où des crêpes de blé noir et du cidre attendaient les plus proches. Quand les premières pelletées de terre commencèrent à couvrir le Maître d’armes, la petite main de Marion chercha et trouva celle de Louis. Et, en cadençant leurs pas, les deux jeunes prirent quelques foulées d’avance sur les autres.

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