Le démon qui bouge en moi

Je suis dans une chambre bleue. Là où l’intimité n’a pas de définition. De belles grilles quadrillent les fenêtres afin d’empêcher les âmes en peine de provoquer leur mort. Un endroit où les issues sont nombreuses, mais impossibles à emprunter. J’observe. C’est la seule possibilité qui m’est donnée. Elle dort, elle vit. Et c’est bien ainsi. Sous mes yeux, des pensées s’entremêlent, mon esprit est loin d’être clair. Mon cœur est détruit. Mon cœur est plein. Le sien bat. Il survit. Une femme entre, sans y être invitée, s’approche d’elle et souhaite l’aider. La compassion est l’unique poussière de la pièce. Quelque chose pour l’endormir, quelque chose pour lui permettre de diminuer ses souffrances. La femme quitte la pièce, en m’accordant un sourire compréhensif qui me donne une énorme sensation de déjà-vu. Le silence revient s’imposer. Ma gorge devient sèche, un cube d’émotions contradictoires vient se placer où devrait se trouver mon cœur.  Cette interruption, ces fréquentes interruptions. Celles qui portent si souvent de mauvaises nouvelles. Celles qui aident à presser mon cœur. Le rappel de jours plus heureux. De jours moins profonds.

Je dois partir. Partir sans songer au retour. Je vole un baiser sur sa joue. Incapable de dire les trois mots qui restent indéfiniment bloqués. Je t’aime. Les seuls mots à dire. Ceux qui font autant de mal que de bien. Un corridor puant m’attend. Ne sachant jamais comment marcher, comment regarder, j’avance parce qu’il n’y a rien d’autre à faire. Mon regard ne doit pas me trahir. Les chambres bleues sont douloureuses. Le bruit de mes pas me dérange, le regard compatissant des infirmiers en fait tout autant. Enfin sortie. Enfin libre. Toujours aussi coupable, de ne pas vivre près de la mort.

La froideur de l’hiver compresse mes os. L’impression de ne pas avoir bougé depuis des années. Des années passées dans ma tête. Des années passées à regarder. Incapable d’agir, incapable d’effacer les malheurs. Impuissante.

Après la cinquième cigarette du retour, mes clés tournent dans la serrure sans que ma main en ait conscience. Le noir de mon appartement me signifie que je suis seule. De la musique résonne à mes oreilles. Une suite mélodieuse de notes tristes. Demain, un autre jour commencera et il aura la même forme que celui-ci. Demain, mon cœur se remplira un peu plus. J’essaie d’esquiver ma tristesse, celle qui m’empêche de dormir. Je ne veux pas laisser le démon sortir, m’envahir. Je n’arrive qu’à me demander quand arrivera la fin de mon malheur. Le sommeil tarde, mais arrive tranquillement. Composé de rêves tragiques où je suis parfois revêtu d’une belle robe noire, entouré de gens aussi terne que moi.

Mon cadran sonne. Je panique, de peur que ce soit un appel, que je souhaite, que je redoute, que je ne veux pas affronter. Fausse alerte. Mes nerfs finissent par se détendre. Mon cœur finit par retrouver son rythme naturel. Je me lève, prépare du café, me fait à déjeuner. Plus rien n’a de goût. Je m’assieds, je me lève, je parle, je respire. Je vis. J’essaie de rire. J’essaie d’être sincère. Mais le vide en moi se creuse, il creuse le trop-plein qui me remplit. Mon appartement est sale. Mes amies me trouvent désagréables. J’avoue ne pas avoir assez de force pour briller, j’ai perdu mon intensité.

Je retourne dans cette chambre devenue blanche. Pourtant ma tête reste noire. Elle dort toujours. Elle est si belle. Ici, le temps est suspendu. Il est suspendu depuis deux années. Je pense aux hommes que j’aime. Ceux qui sont toujours absents. Aux hommes que je mérite, qui sont toujours inexistants. A mon besoin d’amour, qui est si puissant.

Des hématomes couvrent sa peau. Ils laissent apercevoir un éclat de souffrance. Elle me fait peur. Avoir une force semblable à la sienne épuiserait Dieu, s’il existait.

Des films se dessinent en moi. Comment vais-je vivre après sa mort? J’ai peur. Je peux déjà sentir la froideur qui restera. Mon cœur deviendra vide le jour où le sien cessera de battre.

 

 

 

 

Et peut-être qu’un jour, le téléphone sonnera.

 

Julie St-Georges, Avril 2010

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