La ravaudeuse.

(c) photo Raymond Jacq

 

         « Ne fais pas une aiguillée trop longue », elle m’a dit ça, « ne fais pas une aiguillée trop longue, tu vas t’embrouiller, tu feras des nœuds, tu perdras du temps à démêler ton fil. » Elle était assise près de la porte, dehors car il faisait beau, avec le grand panier à côté d’elle, du linge et des vêtements des mois précédents, qui avaient attendu qu’elle passe. Quand il y a du monde à la ferme, elle va s’asseoir à l’entrée d’une grange avec son travail. La maîtresse insiste, « Restez, restez », mais elle ne veut pas gêner sans doute. Sans doute aussi qu’elle ne veut pas se montrer. Les pauvres, et ceux qui sont très malheureux, sentent bien tout ça. Ou ils ont envie de tuer.
         J’aime bien m’asseoir auprès d’elle, dans les débuts d’après-midi, quand tout le monde est étendu, dans la ferme, après le repas, ou à cause de la chaleur. C’est le seul moment où je peux ne rien faire. Je vais chercher un peu de mon linge, une chemise ou un tablier, et je m’asseois auprès d’elle, sur la marche, pour remettre un bouton ou repriser un bord déchiré. Elle ne dit rien mais je sens qu’elle est contente.
         Elle passe deux ou trois fois dans l’année. Elle va de ferme en ferme, à pied. Dans chaque endroit elle reste quelques jours, le temps de réparer les vêtements laissés pour elle dans des paniers. Quand elle a fini, la maîtresse lui donne son argent, et elle s’en va vers une autre ferme et d’autre linge. A table, elle se tient parmi nous, les domestiques, dans le bas de la tablée. La première, parce qu’elle est plus âgée que nous. Elle a des yeux rieurs, mais elle parle peu. Sauf à moi quand je suis près d’elle à coudre, les débuts d’après-midi, quand tout le monde est allongé.
         Je sais qu’elle a eu un malheur. Son mari a été blessé, et il est resté paralysé. Depuis des années. Il n’y avait plus d’argent, d’aucun côté. Elle a réfléchi, elle savait coudre, elle est partie, de ferme en ferme, au long des mois, au long du temps, pour repriser. Quand je me suis placée ici, cela faisait longtemps qu’elle venait. J’ai été frappée par ses yeux rieurs, et bleus. Au début, pourtant, je n’osais pas lui parler. A table elle était silencieuse. Entre les vaisselles, ou les chambres, ou les bêtes, je la voyais, assise près de la porte, le grand panier près d’elle, débordant de draps, de mouchoirs, de torchons, de pantalons, de tabliers, de jupons, et aussi de gilets brodés du dimanche. Un jour, je suis venue m’asseoir près d’elle, avec une chemise de nuit à réparer. Nous n’avons pas parlé d’abord, puis elle a dit, doucement, « Ne fais pas une aiguillée trop longue ». Je crois que c’est tout ce que nous avons dit ce jour-là.
         Parfois, le soir, avant de m’endormir, ou, la nuit, quand une autre fille me réveille en bougeant, nous dormons, les trois servantes, dans le même lit, je pense à elle, toujours sur les chemins, toute l’année, comme les errants, les chemineaux, les très pauvres, espérant du travail. Je pense à des mots qu’elle me dit. Une fois, elle a dit « Tu sais, petite, il faut essayer aussi, quand on peut, de recoudre ceux qui sont blessés. » Je n’ai rien dit, j écoutais, j’avais mouillé le bout de mon fil, et je le passais dans le trou de l’aiguille. Elle m’a parlé de son mari, « Il était courageux, tu sais, et fier, ce n’est pas seulement son corps qu’il faut recoudre. » Elle s’est tue un bon moment J’entendais un lit craquer dans une chambre. Ou un plancher, l’après-midi certains valets s’allongent juste par terre, tout habillés. Elle a dit, ensuite, « C’est à l’intérieur la plus dure douleur, à l’intérieur, et ça saigne beaucoup. Il souffre d’être tout cassé, là, inutile. C’est ça qu’il faut recoudre. »
         Un jour qu’elle était à la ferme, un chemineau est passé, il a demandé s’il y avait du travail, le maître lui a dit « Oui, pour quelques jours », et il l’a envoyé tout de suite au champ. C’était un homme jeune, blond, pas très fort, la bouche amère, un peu comme une blessure. Le matin suivant, alors qu’il se passait de l’eau sur la figure, dehors, j’ai vu un trait rouge sur sa peau, près de son épaule, parce qu’il avait un peu trop baissé sa chemise. Comme une lettre, une lettre brûlée. J’ai su qu’il venait du bagne, celui qui est dans le port. Je n’ai pas eu peur. Pour moi, ça ne voulait dire que ça, le bagne, mais pas que c’était un criminel, on sait bien qu’ils envoient aussi des gens aux fers pour pas grand-chose. Tellement ils ont peur des pauvres.
         Sans doute qu’elle avait vu, elle aussi, la lettre rouge, ou bien seulement sa bouche amère. Le soir, elle est allée vers l’écurie, là où il couchait. Je les ai vus, près de la porte. Il faut avoir de l’audace pour aller parler, seule, avec un homme. J’ai vu qu’il était très vif, au début, puis il a pleuré, je l’ai su parce qu’il s’essuyait les yeux avec le dos de sa main et le bas de sa manche. Ils étaient tranquilles pour parler, les autres étaient dans la maison, moi j’étais sortie pour vider l’eau de la vaisselle.
         Le lendemain, l’après-midi, elle est partie. Elle avait reprisé, recousu, ravaudé, tout ce qui était dans les paniers. Elle n’a pas dit au-revoir au chemineau, il était dans les champs. Moi, elle m’a embrassée, elle m’a dit « Je sais que tu feras du bonheur. Quand on peut ça, on n’est pas là pour rien. » Je l’ai regardée marcher sur le chemin, penchée un peu.
         Le gars est resté encore quelques jours. Et puis le maître n’a plus eu besoin de lui, il l’a payé. Un matin, très tôt, il est parti. J’étais dehors, je nettoyais les chaussures du dimanche, il m’a vue en traversant la cour, il s’est approché de moi, il m’a demandé « Vous reverrez la couturière ? », j’ai dit « Je ne sais pas, j’espère. » Il a hésité un peu, il a regardé vers les fenêtres et vers la porte, il a murmuré « Dites-lui merci, pour moi. » Sa bouche était toujours comme une blessure, mais plus douce. J’ai promis. Il a repris le chemin, je suis rentrée dans la maison.

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