La Chute – fini

Aujourd’hui, on aurait facilement pu dire que ce n’était pas ma journée.  Oh! Mais attendez… Peut-être même mon mois.  Ou encore mon année.  Bref, sachez que ce jour me marquera au fer rouge.  Un rouge ardant, pour toujours.  Une marque éternelle, pourrais-je même dire.
Écoutez, je revenais désespérément de ma session avec mon psychologue lorsqu’elle me l’a dit.  D’ailleurs, ce fut la pire de toutes.  Si jamais quelqu’un pouvait me l’enlever de ma mémoire, la brûler et la détruire, j’en serais bien heureux.  Et qu’il en fasse de même avec le psychologue.  Bref, je suis arrivé et, exceptionnellement, je me suis assis au lieu de me coucher.  Je ne sais pas pourquoi, je pense que c’était par instinct.  Je le regardais donc direct dans les yeux, ses petits yeux brun foncé, voire noirs, grossis par ses géantes lunettes dressées sur son petit nez busqué, proportionnel au reste de son visage maigrichon.  Il fronçait les sourcils à l’écoute de mes récits, ce qui rendait son regard encore plus pénétrant, profond… mais aussi moqueur.  Sa bouche, faisant une moue approbatrice, en disait beaucoup sans parler.  Elle bougeait frénétiquement, sans jamais y laisser sortir un son.  Un son qui aurait pu être digne des plus grands savants que l’histoire ait connu, ô oui, un mot, une phrase, une pensée qui aurait su rallumer la flamme de l’espoir, quelque chose de fidèle à lui, d’unique et de ponctuel, d’éphémère et de ravivant, même!  mais rien.  Encore une fois, il ne faisait rien, et griffonnait  des esquisses de conclusion, des tentatives de compréhension, sur son stupide calepin de notes.  Je n’avais envie que de le saisir, le déchirer avec mes dents et lui lancer en pleine face pour satisfaire ma rage et ma haine proliférante.  De sentir une chaleur rougeoyer ma figure et faire gonfler mes veines pour lui prouver à quel point le griffonnement aigu de son plomb se rendait à mon oreille en une plainte stridente.  Je voulais lui faire ressentir les griffes de l’ours, lui faire entendre les rugissements d’un lion, lui faire voir les dents, qui pullulent à perte de vue, d’un requin, lui faire goûter la frustration qui me poussait à cette prompte attaque et lui faire sentir l’odeur du sang caillé et sèche de la gueule d’un loup.  Mais bien sûr, je ne me suis contenté que de rester assis et de payer le montant dû à la fin de mon supplice en me disant que, un jour peut-être, ces longues et harassantes sessions allaient me mener à quelque chose de débonnaire.

Mais non.  Car il y a toujours un «mais», car tout peut arriver, car lorsque vous êtes au plus bas, on vous refrappe, on vous assaillit par milliers et on creuse sous vos pieds, à même la terre dessèchée  de votre jardin.  Là où plus aucune fleur ne pousse, malgré les semences que vous y insérez.  Car lorsque je suis revenu chez moi, c’est le cancer qui m’a frappé.  Pas le mien, non.  Le sien.  Pauvre elle.  Mais imaginez la déception, le choc, le coup que j’ai reçu.  Alors que j’espérais le pire à mon psychologue, c’était moi qui recevais les attaques, les attentats.  Au centre d’où tout se passe en moi, au coeur – mais quel lien effroyable – de mes sentiments, je m’écroulais, encore.  Je tombais rudement sur le sol et je me cognais de tout mon long.  On m’avait effroyablement attaqué, dévoilant ma fragilité subtile que je cachais depuis toujours.  Je n’ai pas pu m’empêcher de m’effondrer et d’y rester, de longues heures durant.  J’avais beau essayé de me relever, mais non.  J’étais maintenant brisé, éparpillé ici et là.  J’étais mort, tué par la peine, par l’effroi que la nouvelle provoquait.  Le désarroi.  Oui, voilà, le désarroi s’empreignait en moi et je ne comprenais plus rien, plus rien sauf une chose; que le cancer a beau ne pas me tuer moi, j’en subis les sévices et les contre-coups, je subis la chute.  La renversée.

N.B.: Ce texte est surtout un essai sur une forme que j’essaie de développer et de perfectionner.  Il est certain qu’il est moins bon et moins à la «hauteur» que les autres, mais soyez indulgents.  

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