La chambre fondue.

photo © Raymond Jacq

 

   Tous les ans il nous disait « Elle va arriver cette année ». Année après année ainsi. L’hiver venait, il avait un visage déçu mais résigné, et, déjà, il annonçait l’espoir, « Au printemps », disait-il, « au printemps, ou au début de l’été ». Il prenait de l’âge, et nous aussi.
   Dès les débuts il avait monté un supplément à sa maison, qui était assez petite, au bord du bois, au bout des grands sillons entre les rochers. Oui, un supplément. « Ce sera la chambre », disait-il. Peut-être qu’il n’osait pas dire « Notre chambre ». Tout le monde le comprenait ainsi, mais, pour ne pas le gêner, quand nous lui en parlions nous disions, nous aussi, « La chambre ». Et nous l’avons aidé à monter ce supplément, dans le bout de sa maison, en bois et en terre, comme font ceux qui n’ont pas d’argent pour mettre de la pierre taillée. Une pièce en bas, en prolongement de la cuisine, et une chambre en haut.
   Pour nous remercier, il avait fait une petite fête, devant la maison. Il avait fiché la bruyère sur le toit et accroché des bouquets de fleurs à la fenêtre de la chambre. Et puis, nous avions mangé et bu, à la table, dehors, et chanté avec les deux musiciens qu’il avait appelés. Il était très gai, c’était un beau jour, nous lui avions demandé où elle habitait, il avait ri, puis il avait dit « Oh, loin, et pas longtemps au même endroit, elle voyage, pour son travail. » Il regardait souvent la fenêtre de la chambre. Comme on vidait le dernier verre, il avait dit « Je vais la tapisser en bleu, ça sera joli. »

   Elle, elle ne venait pas. Le printemps passait, et puis l’été. L’hiver approchait, il hochait la tête, il disait « Elle est trop prise par son travail, elle me l’a écrit… », et puis, comme l’année précédente, « Au printemps prochain, ou au début de l’été… ». S’il voyait du scepticisme sur nos visages, il insistait « Elle me l’a écrit… »
   En effet, elle lui écrivait. De loin en loin. De vraies lettres. D’une écriture que personne ne connaissait, toujours la même, et féminine. Avec des timbres étrangers sur l’enveloppe, de pays lointains et différents.

   Un jour, c’était dans la fin de l’hiver dernier, il a dit, il venait de recevoir une nouvelle lettre, « Ça y est, elle vient la semaine prochaine !… ». Il était joyeux. Il avait l’air. Avec comme quelque chose d’inquiet, dans le regard et dans le coin de la bouche. Je l’observais, je n’ai pas osé sourire, j’ai juste dit « Ah, c’est bien… » et puis j’ai pensé à la chambre, j’ai ajouté « J’espère que la chambre est prête… ». On savait qu’il l’avait finalement tapissée, en bleu comme il l’avait dit, de temps en temps il ouvrait la fenêtre en grand.
   La semaine suivante, le mardi je crois, on l’a trouvé mort. Oui. Quelqu’un qui le cherchait l’a appelé. Dans l’après-midi, on est venus, à plusieurs. On est monté, on l’a trouvé devant la porte de la chambre, on l’a descendu dans la cuisine. Personne n’a osé ouvrir cette porte. C’était pas l’envie qui manquait.
   Nous avons attendu, les jours suivants. Nous nous disions même « Peut-être qu’elle sera là pour l’enterrement ?… ». Mais, rien. Personne n’est venu. De nulle part. Et les lettres ont cessé d’arriver.

   En mars, quelqu’un est passé au Café, au port. On peut y manger. On peut même y coucher. On peut aussi y voir les seins de la serveuse. Certains viennent surtout pour ça. Elle les montre généreusement. Sauf certains jours, quand elle est de mauvaise humeur, contre quelqu’un ou contre la vie. Ces jours-là, elle les couvre d’un grand châle, un châle blanc l’été, un châle noir l’hiver, et on peut la supplier, se mettre à genoux, promettre des bijoux, pour rien au monde elle ne montrera sa gorge, même un demi-doigt de peau.
   En mars, cette année, donc, quelqu’un est venu. Il est resté deux ou trois jours. Et c’est lui qui nous a dit, un soir qu’on jouait au tarot. Il s’était trouvé à table, un été, en vacances, dans une station balnéaire de je ne sais plus quel pays, à côté d’une femme qui écrivait une lettre, et il avait aperçu l’adresse. Ça l’avait surpris, puisque c’était dans le circuit de son travail. La femme n’était plus très jeune. Il l’avait entreprise un peu, pour savoir. Ils avaient mangé ensemble et bu, sans doute plus… Elle avait fini par lui parler des enveloppes, qu’elle envoyait de temps en temps, au cours de ses voyages. Vides. À quelqu’un qu’elle ne connaissait pas. Mais, pourquoi elle le faisait, et pour qui, il n’avait pas réussi à le lui faire dire.
   À la fin de mars, il a plu pendant plusieurs jours. Toute cette eau a emporté la chambre bleue. Fondue.

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