Jeux de mots

J’ai toujours aimé les histoires, d’abord pour ce qu’elles racontent, puis petit à petit, pour ces espaces de temps où tu t’accordes le droit de prendre une autre identité à travers des personnages qui évoluent dans d’autres époques, d’autres vies, d’autres quotidiens. Ma mère me disait toujours :
-Dominique, arrête de rêver…il faut prendre ta douche !
Je ne l’entendais pas…Je n’étais plus Dominique, j’étais le petit Prince, Tom SAWYER ou bien Jonathan …j’entends encore aujourd’hui :
-Dominique, que vas-tu faire de ta vie ?
Et ça me fait encore sourire….
Moi aussi, j’avais envie de raconter des histoires, de construire des personnages, de jouer avec les mots, d’en trouver des plus beaux à chaque fois …mais ça ne venait pas, la page restait blanche, j’avais sûrement peur de commencer….
Le jour de mes 20 ans, ma logeuse est venue me voir : elle avait reçu une lettre de la caisse de retraite : elle ne comprenait pas ce qu’on lui demandait. Elle s’appelait Germaine, elle était vieillissante et douce, mais elle ne parlait pas le langage de l’administration. Je l’ai accompagnée dans les méandres de la complexité du calcul des annuités de son époux défunt, multipliant les échanges de courrier avec une administration peu enclin au dialogue. Au bout de quelques mois, Germaine a reçu son premier mandat, tandis que je vissais une plaque en laiton cuivrée sur le portillon :
Dominique JEUMONT – Ecrivain Public
Je venais de trouver ma voie, c’était il y a un peu plus de 20 ans. Je n’avais rien précisé d’autre mais secrètement, je m’imaginais écrire de longues lettres d’amour enflammées, la plupart de mon temps. C’est d’ailleurs ce à quoi j’aspire encore. Ça m’est arrivé une fois…un charmant jeune homme de 88 ans…il voulait avouer à une vieille amie combien son coeur s’était consumé quand il avait appris qu’elle se destinait à un autre…il n’avait pas osé 65 ans plus tôt…
-Il n’est jamais trop tard…m’a-t-il dit fermement comme pour se donner le courage qui lui avait fait défaut.
Je tentais de m’immerger dans son émotion pour trouver les bons mots…
-Ma chère amie, ma douce, mon éternel espoir, je ne voudrai pas t’importuner mais je souhaite que tu saches que ma vie entière s’est réchauffée à l’idée que nos destins se croiseraient une nouvelle fois.
.
Ça me semblait pathétique…nous avons finalement opté pour « Chère amie »
-Combien de fois me suis-je éveillé au milieu de la nuit, m’imaginant t’effleurer de mes lèvres, te caresser doucement dans l’attente de l’aube…
Voulait-il retisser des liens ? Redynamiser sa libido ? Mon boulot, c’est aussi poser les bonnes questions ! Pour faire simple, elle l’avait largué avant même de consommer ! Après 3 jours de réflexion, on est tombé d’accord :
-Je n’ai pas su te dire à temps combien je t’aimais, je m’en veux encore aujourd’hui…
Il en rajoutait…
-Combien de fois t’ai-je attendue dans le parc, souhaitant que tout à coup se dessine au loin ta légère silhouette au milieu de la douce impatience des saules pleureurs… mais c’est moi qui finissais par pleurer ton absence…
Je lui proposé un entredeux : une déclaration torride avec un léger saupoudrage de romantisme…. Bref, il a aimé…
Au final, cette femme qui s’appelait Jeanne, j’ai fini par m’y attacher moi aussi… J’y ai pensé longtemps. On ne m’a jamais redemandé d’écrire ce genre de lettre…d’ailleurs as-tu remarqué comment ils s’écrivent aujourd’hui ?
TKT PA JTM :)
C’est bref et concis…T’inquiète pas, je t’aime ! Là, tu ne peux rien réinventer…Donc naturellement, j’ai du trouver d’autres spécialités :
L’assurance ! J’aime bien les lettres aux assureurs même si c’est un registre fondamentalement différent. Généralement, c’est suite au passage des experts et à leurs conclusions…je fais dans la fissure murale ou dans le dégât des eaux…et là je deviens nerveux, je me mets en colère, je venge ces pauvres gens qui honorent leurs échéances depuis plus de vingt ans et qui doivent se battre pour obtenir réparation suite à un préjudice pour lequel ils sont sensés être couverts…le vilain expert se moque, trouve des excuses. C’est là que j’interviens ! Je dissèque les contrats, les échanges de courriers et je m’efforce de traduire l’impossible requête qui vise à recueillir un minimum d’égard envers l’assuré fidèle qui m’a choisi pour régler le litige tout autant que pour partager une difficulté. Je choisis un style abrupt, direct et cassant, je mélange les mots ou plutôt les formulations dépersonnalisées:
-Dans le cadre de notre dossier cité en référence….il n’est pas acceptable de valider votre proposition…notre fidélité a aussi ses limites…nous nous voyons contraints de suspendre nos règlements…
.
Je m’imagine l’homme à qui tout cela s’adresse et je le rends volontairement mauvais pour pouvoir le mettre en défaut sans vergogne …et ce n’est que lorsque je dépose la lettre à la poste, que je retrouve enfin mon calme…
Il y a aussi les dossiers de la Caisse d’Allocations Familiales, quand t’appelles c’est « appuyez sur la touche « étoile » pour les horaires d’ouverture composez le 1.Pour un enterrement composez le 2 …Ah non ça s’est l’église ! Mais c’est pareil, les gens, ils ont besoin d’un contact direct, c’est une voix métallique qui leur répond. Donc le nombre de demandes a doublé …beaucoup de personnes démunies qui ne manient pas correctement la langue française ou qui n’arrivent pas à rentrer dans les cases. Mon modeste bureau s’est décentralisé avec les permanences du Centre Social. Je m’éloigne un peu plus des tirades amoureuses…je m’ancre dans la vraie vie.
Là, j’opère avec délicatesse…en trois actes : compréhension, compassion, action…je pose des questions, pour la plupart intimes, je n’obtiens pas toujours les bonnes réponses, je leur demande de revenir avec les documents manquants, et ils reviennent toujours… à plusieurs, comme chez le médecin. Je les mets en confiance et leur explique ce que je vais écrire : beaucoup ne savent pas lire. J’utilise un style simple, des mots usuels, des phrases courtes…je parle au présent, j’emploie peu de qualificatifs qui pourraient les dérouter lorsque, ma lettre terminée, je conclus par une lecture avant de leur demander de déposer, en bas à droite, une signature. J’ai d’ailleurs remarqué que signer ces lettres, écrites par procuration, leur redonne un peu de dignité…ils sortent moins courbés…
juin 2011 ©

A suivre :)

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Jeux de mots

J’ai toujours aimé les histoires, d’abord pour ce qu’elles racontent, puis petit à petit, pour ces espaces de temps où tu t’accordes le droit de prendre une autre identité à travers des personnages qui évoluent dans d’autres époques, d’autres vies, d’autres quotidiens. Ma mère me disait toujours :
-Dominique, arrête de rêver…il faut prendre ta douche !
Je ne l’entendais pas…Je n’étais plus Dominique, j’étais le petit Prince, Tom SAWYER ou bien Jonathan …j’entends encore aujourd’hui :
-Dominique, que vas-tu faire de ta vie ?
Et ça me fait encore sourire….
Moi aussi, j’avais envie de raconter des histoires, de construire des personnages, de jouer avec les mots, d’en trouver des plus beaux à chaque fois …mais ça ne venait pas, la page restait blanche, j’avais sûrement peur de commencer….
Le jour de mes 20 ans, ma logeuse est venue me voir : elle avait reçu une lettre de la caisse de retraite : elle ne comprenait pas ce qu’on lui demandait. Elle s’appelait Germaine, elle était vieillissante et douce, mais elle ne parlait pas le langage de l’administration. Je l’ai accompagnée dans les méandres de la complexité du calcul des annuités de son époux défunt, multipliant les échanges de courrier avec une administration peu enclin au dialogue. Au bout de quelques mois, Germaine a reçu son premier mandat, tandis que je vissais une plaque en laiton cuivrée sur le portillon :
Dominique JEUMONT – Ecrivain Public
Je venais de trouver ma voie, c’était il y a un peu plus de 20 ans. Je n’avais rien précisé d’autre mais secrètement, je m’imaginais écrire de longues lettres d’amour enflammées, la plupart de mon temps. C’est d’ailleurs ce à quoi j’aspire encore. Ça m’est arrivé une fois…un charmant jeune homme de 88 ans…il voulait avouer à une vieille amie combien son coeur s’était consumé quand il avait appris qu’elle se destinait à un autre…il n’avait pas osé 65 ans plus tôt…
-Il n’est jamais trop tard…m’a-t-il dit fermement comme pour se donner le courage qui lui avait fait défaut.
Je tentais de m’immerger dans son émotion pour trouver les bons mots…
-Ma chère amie, ma douce, mon éternel espoir, je ne voudrai pas t’importuner mais je souhaite que tu saches que ma vie entière s’est réchauffée à l’idée que nos destins se croiseraient une nouvelle fois.
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Ça me semblait pathétique…nous avons finalement opté pour « Chère amie »
-Combien de fois me suis-je éveillé au milieu de la nuit, m’imaginant t’effleurer de mes lèvres, te caresser doucement dans l’attente de l’aube…
Voulait-il retisser des liens ? Redynamiser sa libido ? Mon boulot, c’est aussi poser les bonnes questions ! Pour faire simple, elle l’avait largué avant même de consommer ! Après 3 jours de réflexion, on est tombé d’accord :
-Je n’ai pas su te dire à temps combien je t’aimais, je m’en veux encore aujourd’hui…
Il en rajoutait…
-Combien de fois t’ai-je attendue dans le parc, souhaitant que tout à coup se dessine au loin ta légère silhouette au milieu de la douce impatience des saules pleureurs… mais c’est moi qui finissais par pleurer ton absence…
Je lui proposé un entredeux : une déclaration torride avec un léger saupoudrage de romantisme…. Bref, il a aimé…
Au final, cette femme qui s’appelait Jeanne, j’ai fini par m’y attacher moi aussi… J’y ai pensé longtemps. On ne m’a jamais redemandé d’écrire ce genre de lettre…d’ailleurs as-tu remarqué comment ils s’écrivent aujourd’hui ?
TKT PA JTM :)
C’est bref et concis…T’inquiète pas, je t’aime ! Là, tu ne peux rien réinventer…Donc naturellement, j’ai du trouver d’autres spécialités :
L’assurance ! J’aime bien les lettres aux assureurs même si c’est un registre fondamentalement différent. Généralement, c’est suite au passage des experts et à leurs conclusions…je fais dans la fissure murale ou dans le dégât des eaux…et là je deviens nerveux, je me mets en colère, je venge ces pauvres gens qui honorent leurs échéances depuis plus de vingt ans et qui doivent se battre pour obtenir réparation suite à un préjudice pour lequel ils sont sensés être couverts…le vilain expert se moque, trouve des excuses. C’est là que j’interviens ! Je dissèque les contrats, les échanges de courriers et je m’efforce de traduire l’impossible requête qui vise à recueillir un minimum d’égard envers l’assuré fidèle qui m’a choisi pour régler le litige tout autant que pour partager une difficulté. Je choisis un style abrupt, direct et cassant, je mélange les mots ou plutôt les formulations dépersonnalisées:
-Dans le cadre de notre dossier cité en référence….il n’est pas acceptable de valider votre proposition…notre fidélité a aussi ses limites…nous nous voyons contraints de suspendre nos règlements…
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Je m’imagine l’homme à qui tout cela s’adresse et je le rends volontairement mauvais pour pouvoir le mettre en défaut sans vergogne …et ce n’est que lorsque je dépose la lettre à la poste, que je retrouve enfin mon calme…
Il y a aussi les dossiers de la Caisse d’Allocations Familiales, quand t’appelles c’est « appuyez sur la touche « étoile » pour les horaires d’ouverture composez le 1.Pour un enterrement composez le 2 …Ah non ça s’est l’église ! Mais c’est pareil, les gens, ils ont besoin d’un contact direct, c’est une voix métallique qui leur répond. Donc le nombre de demandes a doublé …beaucoup de personnes démunies qui ne manient pas correctement la langue française ou qui n’arrivent pas à rentrer dans les cases. Mon modeste bureau s’est décentralisé avec les permanences du Centre Social. Je m’éloigne un peu plus des tirades amoureuses…je m’ancre dans la vraie vie.
Là, j’opère avec délicatesse…en trois actes : compréhension, compassion, action…je pose des questions, pour la plupart intimes, je n’obtiens pas toujours les bonnes réponses, je leur demande de revenir avec les documents manquants, et ils reviennent toujours… à plusieurs, comme chez le médecin. Je les mets en confiance et leur explique ce que je vais écrire : beaucoup ne savent pas lire. J’utilise un style simple, des mots usuels, des phrases courtes…je parle au présent, j’emploie peu de qualificatifs qui pourraient les dérouter lorsque, ma lettre terminée, je conclus par une lecture avant de leur demander de déposer, en bas à droite, une signature. J’ai d’ailleurs remarqué que signer ces lettres, écrites par procuration, leur redonne un peu de dignité…ils sortent moins courbés…
juin 2011 ©

A suivre :)

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