Imaginer la femme derrière le mythe : Héroïnes de Claude Cahun

Ulysse ne m’obtint pas sans ruse. Ce furent les complaisances qu’il eût pour Icare, mon père, qui m’obligèrent à l’épouser. – S’il pouvait, revenu de son lointain voyage, se mêler parmi les prétendant, gentiment, sans rancune – quelle joie : j’aurais un amoureux de plus ! Mais je ne suis pas sûre de son cœur. Et dans le doute, sans fin mieux vaut qu’il erre sur la mer aux chemins sans cesse effacés par les vagues… Le goût des embruns lui fera voir les pleurs que je n’ai point versés. Je suis sage, et le sel abîme les paupières.

« L’Allumeuse (Pénélope l’irrésolue) »

Héroïnes est un recueil de brèves nouvelles dont le principe est d’imaginer, à rebours des images communément admises d’une poignée de personnages féminins issus de la mythologie judéo-chrétienne, gréco-romaine ou de la littérature, le visage caché derrière le masque du mythe. Le pari est osé, pourtant Claude Cahun parvient pour chacune de ces figures à dessiner le portrait à la fois étonnant et subversif d’une femme à laquelle elle donne vie avec brio, des femmes parfois conscientes de l’image déformée qu’on a d’elles, au point de souffrir du masque qui leur est injustement imposé.

Défilent ainsi notamment une Pénélope frivole, une Cendrillon masochiste, une Salomé sceptique et une Marguerite incestueuse. Des notes offrent de brefs rappels à propos de chacun de ces personnages, mais mieux vaut les connaître un minimum pour apprécier pleinement la qualité des retournements opérés.

Un certain humour entaché de mélancolie point dans ces textes du milieu des années 1920 que le lecteur sent osciller entre le symbolisme – Cahun est la nièce de Marcel Schwob – et le surréalisme auquel l’auteure, également artiste (l’un de ses photomontages est utilisé en couverture), adhérera bientôt.

Héroïnes est malheureusement un recueil inachevé. Le soin pris par François Leperlier, qui a établi cette édition (désormais épuisée) et en a rédigé la postface, à rassembler des textes pour certains parus en revues, pour d’autres inédits et parfois demeurés à l’état de brouillon, permet au lecteur d’avoir une idée de ce qu’il aurait pu devenir, mais lui fait aussi regretter qu’il n’ait jamais été fini. Le long texte qui le clôt (long en regard des autres en tout cas) « L’Androgyne, héroïne entre les héroïnes », inachevé et très morcelé, dans lequel il est de ce fait difficile d’entrer, fait terminer la lecture sur une note amère, en dépit de la qualité et de l’originalité des nouvelles qui le précèdent.

Dans la mêlée des corps suppliciés, des bras tendus et des mains suppliantes ; dans la mêlée des membres, des jambes où rampe un spasme ; près des têtes inertes, des yeux éteints, des paupières pesantes ; dans la mêlée des bouches desséchées, la confusion des langues et des gémissements – debout, l’Homme a passé, le front pur, la démarche sereine, debout, noir, attentif, parmi l’étendue – les râles et la houle – des corps nus qui s’éteignent.

« Celui qui n’est pas un héros »

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