Il est sur le bord de la route, il fait des signes.

Photo (c) Raymond Jacq.

 

                 Il est sur le bord de la route, il fait des signes. L’air est plein d’odeurs et de crissements d’insectes. Il se tient debout, penché un peu, la bouche à demi ouverte, il fait des signes. Comme un benêt. Les blés ondulent sur les pentes. Une alouette plonge dans la vague blonde et se relève et plonge encore. Sur le bord de la route il se tient debout, penché un peu, la bouche à demi ouverte, il fait des signes.
                 Deux jeeps et deux automitrailleuses allemandes surgissent du tournant. Deux jeeps et deux automitrailleuses pleines de visages tendus et des trous des fusils. Dans la poussière de la route. Dans les plongeons de l’alouette au blé. Dans le cri resserré des hommes casqués qui vont tuer.
                 L’officier dit brusquement « Kurt, arrête-toi ! Nous allons faire monter cet imbécile. Il nous portera chance… » Les jeeps s’arrêtent, l’une après l’autre, et puis les automitrailleuses. Dans le grondement sourd des moteurs qui continuent de tourner, on fait signe au benêt, il s’approche, on lui dit de monter, il remercie, il est blanc comme la poussière, il monte dans la deuxième jeep. Assis près du sous-officier il semble satisfait. Comme un enfant qu’on prend pour aller faire une promenade.
                                                                                
                                                                                

                 A l’orée du village les hommes ont bondi des automitrailleuses et des jeeps. Les mitrailleuses sont en batterie. Les hommes se dispersent le long de la lisière, le fusil pointé sur les premières maisons. L’officier se tient debout au milieu, révolver au poing. Le benêt est resté dans la jeep, interdit, la bouche entrouverte, les mains immobiles sur les genoux.
                 L’officier donne un ordre, un seul, très sec. Le déluge de feu et de fer s’abat sur les portes, les volets, les vitres. Des hommes et des femmes, des enfants, surgissent des maisons et se mettent à courir, avant de tourbillonner et de s’abattre. L’officier donne un nouvel ordre, les hommes s’avancent. Tous tirent. En passant devant les portes ouvertes, ils se penchent vers l’obscurité et tirent encore. Sans un cri, dans un silence de fer. Les premières maisons flambent.
                 Sur les blés l’alouette a cessé son chant. Le ciel est de plomb fondu. Le benêt reste là, la bouche à demi ouverte. Ses mains le long de ses jambes font des petits signes immobiles et retenus. Comme des douleurs non dites. Des douleurs sans voix.
                 Brusquement il se lève, il tremble, il descend de la jeep, il court, à travers les herbes, à travers les blés, les deux mains sur ses oreilles il court. Des soldats se sont retournés, ils tirent dans sa direction, ils rient. L’alouette a cessé son chant. Le ciel est de plomb fondu.
                                                                                
                                                                                

                 Voici le temps des règlements de comptes, le temps des juges, le temps des suspects bousculés dans des caves. Ici, un officier, dans son mutisme dédaigneux, deux femmes accusées d’avoir couché avec des Allemands, et le benêt. Avec son visage blanc, sa bouche entrouverte, et ses mains qui font des petits signes idiots, ses mains qui disent des choses incompréhensibles. On est allé le ramasser sur une route où il faisait des signes. Il est coupable puisqu’il était avec les Allemands quand ils ont massacré le village. Il leur a servi de guide, voilà ce qu’on dit, voilà ce qu’on a crié en le jetant dans la cave avec les autres.
                 Dans l’obscurité de la cave une des deux femmes l’a pris contre elle, elle le tient comme un enfant fatigué, dans la nuit elle le tient, comme on réconforte un enfant. Il se laisse faire, il se laisse prendre, dans la confiance. Sa bouche est entrouverte, mais il ne dit rien, il ferme les yeux. Ses mains sont le long de son corps, on dirait qu’elles se reposent.
                                                                                 
                                                                                

                 Au matin , on vient les chercher, on se presse dans l’embrasure violente, on se presse, on crie, on bouscule les suspects, on serre un bandeau sur les yeux des femmes et de l’officier, on arrache les vêtements du benêt, pourquoi ?, le sait-on ?, il est nu et maigre et ridicule. On les pousse dehors, on les jette dans la lumière brutale et les cris.
                 Et voilà qu’on s’amuse avec le benêt, tout nu, on le bouscule, on le jette, comme un ballon, de l’un à l’autre, on donne des coups, de poing et de pied, dans ce corps maigre et blanc, dans le ventre blanc, dans les couilles blanches, qui pendent bêtement, les coups sonnent comme dans une baudruche, on le lance en avant, en arrière, on s’amuse, on crie, on rit.
                 Une des deux femmes, soudain, poussée vers les chaises, dit, à voix très nette, « Laissez-le, lui au moins, ne lui faites pas de mal… ». Sa voix a résonné, comme un silence parmi les voix furieuses et folles, comme un silence sa voix aveugle résonne. On est saisi, on l’insulte, on la traite de putain, on crie, mais on ne sait plus quoi faire, on laisse tomber le corps du benêt, quelqu’un va chercher ses vêtements. Il est recroquevillé sur le sol, ses mains font des petits signes incompréhensibles.

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