Flash ! Ah haaaaaaa !

L’envie d’un thé à quatre heure de l’après-midi

Les Enfants de la Planète* le leur avaient interdit. On ne pouvait pas utiliser l’électricité en plein après-midi pour se faire chauffer une eau pour un thé. D’autant que le thé, denrée importée, n’était pas produit localement, et, par conséquent, était un produit interdit.

Lamblin se désespérait. Il avait voté pour eux aux dernières élections, mais il n’avait pas pensé qu’ils iraient aussi loin. Du moins, pensait-il que certaines de leurs affirmations étaient volontairement exagérées pour récolter des voix, mais il n’avait pas cru qu’ils iraient jusqu’à limiter l’utilisation de l’électricité deux heures par jour – une heure au lever, une heure au coucher – pour ne pas gaspiller inutilement les ressources énergétiques du pays. D’autant que cela n’était pas vraiment nécessaire, mais que la seule raison qui poussait à cette mesure fut de montrer l’exemplarité en matière de consommation d’énergie. Depuis qu’elle fut quasiment toute réservée au fonctionnement de l’État et à ses administrations, l’électricité produite avec des éoliennes et des panneaux solaires achetés à des prix indécents à l’industrie chinoise, débordait, si l’on pouvait dire, des placards. Il y en avait tant que la plupart du temps ces installations étaient à l’arrêt. Les Enfants de la Planète refusaient de l’exporter, car il n’était pas moral selon de profiter d’avantages acquis pour faire du bénéfice. D’aucun auraient pu prétendre que ce bénéfice aurait pu servir à entretenir les bâtiments de l’État, à améliorer les services publiques ou bien à ajouter des pistes cyclables aux dizaines de milliers de kilomètres qui recouvraient désormais la surface du pays. Mais ceux là avaient immédiatement payé leur audace par des pléthores de mesures coercitives les prévenant de vouloir tenter toute nouvelle forme de pensée divergente.

Dès lors, Lamblin versa, pour se faire chauffer quelques herbes sans goût, de l’eau dans un bidon solaire, comme on les appelait, en espérant que l’astre radieux fit son apparition au milieu des nuages et dispense généreusement quelques kWatts qui lui permettrait d’absorber son breuvage « citoyen, participatif et détendant ».

Ses rangées de CD l’obnubilait.

Depuis combien de temps n’avait-il pas écouté de musique enregistrée ?

Un an ? Deux ans ? Cinq ans ?

Il ne s’en souvenait même pas.

Tous comme les ordinateurs, les lave-vaisselles, sèches-linges, aspirateurs, perçeuses, les appareils électriques étaient réservés aux services de l’État. Inclus les smartphones, bien évidemment, désignés comme grands fossoyeurs de la planète.

La musique devait être écoutée en groupe, lors de soirées associatives (avant le coucher du soleil), jouée par de véritables musiciens avec de vraies instruments en bois. Cela encourageait le lien social et permettait à une musique produite localement, traditionnelle, douce pour les oreilles et protectrices de l’environnement, de retrouver la nature qu’elle n’aurait jamais dû perdre. Celle d’un art voué à l’élévation des âmes par des mélodies simples, tempérées et réparatrices. Souvent accompagnée d’un soliste ou d’une soliste voix, elle devait vanter les mérites de la Nature et de l’harmonie qui y régnait (sans la race humaine), celles de la beauté de la diversité techniques et de l’amour fraternel entre les peuples. Les chansons d’amour ayant depuis longtemps été prohibées devant le risque d’offenser les jeunes femmes dont les oreilles prudes ne seraient pas prêtes à recevoir les rudes assauts oratoires de paroles ensorcelantes prononcées par des représentants mâles de l’espèce dont les intentions pourraient être nuisibles. Cependant il était tout à fait accepté que ce soit des femmes qui chantent des chansons d’amour à d’autres femmes pour peu, encore une fois, qu’aucune parole ne puisse blesser leur sensibilité. Pour les hommes, c’était un peu plus compliqué, car, bien qu’ils eussent l’autorisation de chanter entre eux, encore fallait-il que les paroles de leurs chansons n’évoquent en aucun cas des sentiments ou des émotions qui pourraient encourager leur violence innée et naturelle, malgré les efforts incommensurable que les services de l’Éducation d’État consacraient à extirper de leur habitus leur propension naturelle à s’exprimer de cette façon.

Écouter de la musique enregistrée était donc un crime, passible d’une peine, non de prison, mais de rééducation – la prison ayant été jugée un moyen trop violent et trop offensant envers les criminels – que l’on purgeait dans des sortes de camps dits « de joie constructive » où les contrevenants à la loi devaient réapprendre à vivre selon le bien commun grâce à des méthodes de rectification morale assénées par des spécialistes aussi intransigeants qu’incorruptibles. Parfois, ces périodes de rééducation duraient quelques mois, mais pouvaient atteindre plusieurs années selon le genre de musique qu’on avait tenté d’écouter (de la musique électronique étrangère non produite localement, par exemple).

Mais, en vérité, il était presque impossible de commettre un tel crime. Depuis longtemps, on ne trouvait plus de piles dans les magasins… et l’électricité, distribuée grâce à des compteurs intelligents installés au temps de l’ancien monde, était pistée, comme tout ce qui ressemblait à l’usage d’un téléphone ou d’une connexion internet. Grâce à de tels systèmes, les Enfants de la Planète savaient tout et il était difficile de leur échapper.

Seul moyen pour alimenter un appareil électrique : se servir d’une mini-éolienne personnelle ou un mini-centrale solaire portative, mais là aussi le risque était grand. Si jamais il advenait qu’un de vos voisins vous aperçoive un casque sur les oreilles, la dénonciation était quasiment certaine. Il fallait donc se cacher. Et là encore cela était difficile, car, comme dans 1984, le roman de Georges Orwell, les Enfants de la Planète pour pouvoir observer chaque citoyen et lui apporter chaque jour des conseils de santé (en mesurant son nombre de pas, son activité physique, etc) pouvaient voir grâce à des caméras tout ce qui était fait à l’intérieur d’un appartement ou d’une maison. Apparemment il y avait autant d’énergie que l’on voulait pour ce genre de système, mais il ne valait mieux pas en faire la remarque.

Il fut pris d’une envie soudaine ! De se remettre un peu dans les oreilles cette vieille chanson de Queen que ses parents lui avaient fait connaître et qu’ils écoutaient en boucle en gesticulant. Ça n’était pas leur plus grand chef d’œuvre, mais c’était la plus kitch et une des plus entraînante. Gamblin se souvenait même du clip où l’on voyait Flash Gordon traverser le ciel à l’aide d’une sorte de scooter volant un peu ringard. Pendant qu’il y pensait la rengaine revenait, comme un vieux disque rouillé, dans sa tête.

« Flash, ah haaaaaa ! »

La fameuse introduction résonnait dans sa tête et se répétait à l’infinie, car il ne se souvenait pas des autres paroles. Mais celui suffisait à produire en lui une petite étincelle, une lueur de joie que plusieurs années de « reprogrammation » verte avaient pratiquement effacé de la palette de ses émotions.

Il se précipita vers les rangées de CD et se mit à les parcourir du doigt.

Rien n’était rangé dans l’ordre et il ne savait plus où il l’avait mis.

Il lui fallut cinq petites minutes avant de le retrouver et de le saisir entre ses mains comme un précieux vase antique, une trouvaille archéologique de première importance.

Il ôta la poussière de la tranche d’un revers de la main et ouvrit le boitier.

A l’intérieur se trouvait toujours le petit livret de quelques pages avec les paroles dessus, et le CD, miroitant comme un diamant, comme une pierre précieuse qu’on aurait extrait de la tourbe d’une fouille.

Ses yeux prirent un air presque libidineux, son coeur se mit à battre plus fort. Et accomplissant ces quelques gestes, il avait déjà l’impression de commettre un pêché impardonnable, mais cela lui procurait une excitation comme il n’en avait pas connu depuis bien longtemps.

Le sang battait à ses tempes, tandis que le refrain de Flash se répétait en boucle dans sa tête. La tentation était trop grande.

Il avait toujours son vieux discman dans un coin, et il suffisait vraiment de remettre deux piles à l’intérieur pour que sa forfaiture se réalise. Car, oui, Gamblin avait gardé des piles en réserve, au cas où, dissimulé dans un recoin de son appartement. Il savait parfaitement où les trouver. Et il savait même parfaitement comment déjouer les yeux de l’IA qui le surveillaient en permanence pour déjouer leur attention.

Comme tout citoyen des Enfants de la planète, il connaissait les techniques de camouflage qui lui permettait de la tromper. Une sorte de danse, une suite de contorsions, qui, étonnamment, suffisaient à jouer le tour. Il l’avait déjà pratiquée plusieurs fois, même si cela était extrêmement dangereux, car les gestes qu’on lui avait montrés pouvaient avoir été détectés et digérés par l’IA, mais, contrairement à beaucoup de crimes, celui de tromper l’Oeil de Moscou, comme on l’appelait ici, n’entraînait pas de sévères conséquences. Un simple courrier d’avertissement, une retenue sur salaire pouvaient être la peine, mais guère plus.

Il se faufila donc dans son appartement en exécutant sa gigue étrange, ouvrit une boîte qui contenait les piles, et retourna prestement au discman, qu’il avait caché dans un endroit où il était indétectable, du moins, quelques instants pas plus, l’Oeil de Moscou ayant tendance à s’inquiéter lorsque l’on disparaissait un peu trop long de sa surveillance.

Les piles étaient encore dans son blister et il éprouva une joie infantile à le déchirer doucement, le plus discrètement possible, avant d’en extraire les deux batteries dont il avait besoin pour alimenter le discman. De victoire, il les dressa devant lui en les regardant comme deux trophées extraordinaires. Il tremblait d’émotion, puis, tout en essayant de reprendre contrôle sur lui même, décapota la trappe d’accès aux piles du discman avant d’y faire pénétrer maladroitement les deux petits cylindre rutilants. Il se trompa une fois en les mettant dans le mauvais sens puis du recommencer deux fois avant d’y parvenir. Mais enfin, au bout de quelques manipulations, ça y était : il avait mis les piles à l’intérieur.

Il referma la trappe puis pressa sur le bouton d’ouverture de l’appareil. Dans un léger clic, celui-ci ouvrit grand sa gueule pour accueillir le disque qu’il avait pris la précaution de dissimuler dans sa chemise avant d’aller se cacher.

Lentement, prudemment, prenant mille précautions, il enfourna le disque dans la trappe grand ouverte et la referma.

Aussitôt la galette de platine se mit à tourner à une vitesse régulière. Il ne restait plus à Lamblin que de mettre le casque du discman sur ses oreilles et à presser sur « Play ».

La puissante mélodie de basse, puis la voix puissante de Freddy Mercury le pénétrèrent comme un courant puissant et magique. Les chœurs résonnaient en lui comme les vibrations d’un organon géant et le faisait frémir de tous ses poils. Même depuis le dernier concert auquel il avait assisté, il n’avait ressenti une telle bourrasque de notes, de sensations, de trémolos radieux. Et la voix de Freddy Mercury le traversait comme un geyser d’ions et de molécules d’un feu primal plus puissant que l’explosion d’une bombe atomique !!!

Son corps entier se raidissait, puis se détendait, secoué par les spasmes que la musique imprimait en lui. Il revivait ! Son coeur battait maintenant à la vitesse de la lumière, il se sentait comme un missile fonçant à travers les airs, prêt à fondre sur le monde et à le renverser ! Au bout des 2mn48s du morceau, il s’effondra, secoué par les larmes qui jaillissaient de ses yeux comme deux grosses fontaines d’eau salée, et pleura de tout son soûl comme un jeune homme qui venait de connaître ses premiers ébats.

Plus tard, dans la nuit, Lamblin se demanda si un jour quelque part un Flash viendrait le sauver des Enfants de la Planète.

Inspiré par Flash, de Queen.

A propos des Enfants de la Planète

  • Les Enfants de la Planète était un groupuscule obscur d’extrême gauche prônant un retour à la vie dans la Nature, l’abandon massif de biens de consommation, la suppression de la consommation de bien carnés, etc. Végétant dans une indifférence générale pendant quelques années, le groupuscule commença à connaître un certain intérêt et une certaine renommée lors que le pays alla de catastrophe en catastrophe écologique. L’explosion accidentelle (?) de la Centrale de Chinon acheva de les propulser en tête des formations politiques les plus plébiscitées par les français, y compris devant le RN, qui pourtant rassemblait désormais chaque fois plus de 30% des voix aux présidentielles et aux législatives. Emmenés par un leader charismatique, Clément Pouvrier, un jeune homme d’une trentaine d’années, ainsi que de sa compagne, Cloé Lefevre, les Enfants de la Planète remportèrent haut la main les élections présidentielle de 2030, après la catastrophe. Ils mirent immédiatement en application les commandements de leur ouvrage fondamental, le Petit Livre Vert, qui s’était vendu depuis sa parution en 2025 à plus de 4 millions d’exemplaires. Un record en la matière !

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Paroles de la chanson Flash de Queen

Flash a-ah
Savior of the Universe
Flash a-ah
He’ll save every one of us

(Seemingly there is no reason for these extraordinary intergalactical upsets)
(Ha Ha Ha Ha Ha Ha Ha)
(What’s happening Flash?)
(Only Doctor Hans Zarkhov, formerly at NASA, has provided any explanation)

Flash a-ah
He’s a miracle

(This morning’s unprecedented solar eclipse is no cause for alarm)

Flash a-ah
King of the impossible

He’s for every one of us
Stand for every one of us
He save with a mighty hand
Every man, every woman
Every child, with a mighty
Flash

(General Kala, Flash Gordon approaching.)
(What do you mean Flash Gordon approaching? Open fire! All weapons! Dispatch war rocket Ajax to bring back his body)

Flash a-ah
(Gordon’s alive!)

Flash a-ah
He’ll save every one of us

Just a man
With a man’s courage
You know he’s
Nothing but a man
And he can never fail
No one but the pure at heart
May find the Golden Grail
…Oh..Oh……..Oh..Oh….

(Flash, Flash, I love you, but we only have fourteen hours to save the Earth!)
Flash

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