Esc.

Flanqué de malodorants, il baladait son corps gracile entre les plaies de ces terrasses, s’y traînant sans conviction, surtout sans motivation. La journée avait été comme toutes les autres, creuse, elle aurait pu être différente mais il l’avait voulu ainsi, résonante comme une cloche, dangereusement pleine d’une fragilité éclatantes. Il lui arrivait de donner des coups, certes, parfois bien assénés, mais jamais assez puissants, du moins pas pour tout bouleverser, l’ordre et les formes, le fond et les règles. En trimballant ses jambes dans les couloirs à ciel ouvert de ces terrasses conséquemment fréquentées le soir, il découvrait un corps dont il n’avait que faire et qui pourtant faisait tout. Ainsi la balade du jeudi soir était une purge, ainsi celle du vendredi l’emmenait à le purger, lui, ce corps, étrillé par la marche noctambule de la veille, enflammé par les vidéos vues dans la semaine, persuadé qu’il pouvait faire de même. Le garçon savait bien qu’il fallait résister à ses appels dévorants. Il n’y avait pas que le corps, il y avait l’intellect, la raison, le super-moi ; il refusait alors le premier aperçu, ne signifiant son refus que par un pas assuré, toujours dans la même direction, et un regard inflexiblement désorienté.

Comme on regarde une biche fuir, le quadragénaire mis en appétit devait souffrir, et si sous son manteau se cachait un fusil, le corps du garçon n’aurait pas la moindre chance d’en réchapper vivant. Le corps, ce sale gosse, avait ses envies ; pour les contenir, rien n’y faisait, le petit garçon qu’il était encore n’avait aucune arme à sa portée. Il fallait le satisfaire, bien que ni lui, ni le type sous le manteau ne pouvait suffire.

En entrant dans la fosse en suspension, il pénétrait ses affres. A la surface de son corps, déjà, se dessinaient des cicatrices se violaçant. Surprenant était le silence qui régnait, interrompu par les sirènes de police environ tous les quarts d’heure. A l’entrée – faut-il dire sortie, je ne sais pas, c’est un tel carrefour -, le cimetière tutoyait l’hôtel de police dans une polémique ouverte. Quand une plaie naissait sous ses pieds, fracturant le pavage imparfaitement posé, un signal semblait être lancé. Les rôdeurs se retournaient, revenant parfois sur leurs propres pas. Le sol est loin, les morts aussi, ici on baise perversement, ici nulle vie, nulle mort, ni terre, ni ciel, pas plus de dedans ou de dehors. Une fantaisie bâtarde, pur produit d’une logique urbanistique mal bouchée. A l’orée de cette superstructure, la journée, des voitures filent et des piétons contournent, non par peur mais par désintérêt. Certains en fuient mais aucun n’y accèdent, tous traversent, après quelques heures au bureau ou au centre commercial, un sac de course à la main. Les seuls qui y restent des heures ne l’ont pas choisi, le lieu s’est imposé à eux comme par un message messianique ; ainsi des adolescents y descendent des rampes avec leur skate-board et des sans-domicile y parlent et y boivent. Le soir, le corps dirige, élit la mise en péril plutôt que le confort d’usage, et ce sont des zombies bandants qui y hasardent de courtes discussions obsessionnelles ; il va là-bas, accompagné sans élan par un garçon écœuré. Le jour, il est étudiant ; la nuit, il va baiser. Il ne se prostitue plus, il est trop vieux. Il n’a plus de croix à porter, ni même à présenter au dos de sa main. On y arrive, « Salut. » – voilà.

Alors on sort, on déballe, on tire, on crosse au plus profond, on vide. On sourit un instant. On nettoie, on remonte les habits, on échange deux mots :

« A bientôt. »

Puis on court prendre le dernier tram de face, chacun le sien et Dieu pour tous.

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