Elle s’appelait Astrid (avril 2011)

Et voilà un petit texte tout frais pondu en 1h avant-hier. L’idée me trottait dans la tête depuis un bout de temps et comme j’avais un peu de temps, le voilà sur « papier ».  D’habitude, j’aime bien avoir un peu de recul sur mes écrits pour donner un avis, mais pour le moment, je suis assez content de celui-là.




Masques et mensonges. Ils font semblants. Tous. Personne ne comprends, mais l’air contrit de rigueur est plaqué sur leur visage indifférent, comme si le drame leur était arrivé, à eux, pas à moi. Comment puis-je leur en vouloir ? … Non, je ne leur en veux pas d’être imprégné du dogme qui nous impose l’empathie, affichée comme un étendard d’humanité. Alors je réponds à leurs condoléances par un sourire, ils hochent une tête compatissante, je les remercie, ils me laissent. Ils comprennent ma souffrance. Ouais, c’était toujours ça : « Je comprends ce que tu ressens »… Existe-t-il plus grand mensonge ?

Comment ces dizaines de faces affectées peuvent-elles être attristées ? Certains ne connaissent l’existence d’Astrid que depuis trois jours… Pour eux, ce n’est pas ma fille qui était morte, c’est un bébé quelconque. Il suffit d’avoir l’air affligé le temps de l’enterrement, et puis la routine reprendrait. Une petite pièce de théâtre qu’il faut bien jouer le temps du jeu sociétal.

Et voilà qu’ils sont tous là, à l’enterrement comme à une garden party. Etrange d’être si bien entourée et de se sentir si seule malgré leurs affirmations. Quelques uns sont tristes, pour moi, pour ma peine, pas pour le bébé. Ma mère verse quelques larmes. Elle pleure de ne pas être grand-mère. Astrid ou une autre, elle aurait fait de même. Moi, je n’arrive pas à pleurer. Il fait beau. Ça ne ressemble pas à un enterrement. On me félicite de si bien tenir le coup. Alors les visages se dérident. Ils croient que le pire, les sanglots et les crises d’hystérie sont évitées. Ça aurait été gênant si j’avais fait une scène : ils auraient du jouer la tragédie plus longtemps. Je suis une tombe dans un cimetière de lumière.

Jamais personne ne comprendrait. On met son petit corps en terre. J’imagine la vie qu’elle n’a pas eue. Morte trop tôt pour qu’on la pleure réellement, comme un être aimé. Hormis de moi. Et je ne pleure pas. Devrais-je ? Mais ça ne changerait rien pour les autres de toute façon. Astrid n’aura vécu que dans mon cœur, dans mon ventre, dans ma tête. Moi seule connais le rire qu’elle aurait eu, les coups de ses petits pieds et la couleur de ses grands yeux. Et même lui ne comprends pas ; mon mari n’a pas eu le temps de s’habituer à son petit visage lumineux. Pourvu qu’on ait un autre bébé, Astrid serait oubliée. C’était une prématurée de toute façon. Mais moi, moi, je l’ai portée huit mois, mon trésor.

Je n’ai pas besoin de ces âmes charitables qui ne sont qu’autant de distributeurs de mouchoirs ambulants. Voilà, ils partent, l’enterrement est terminé. Otons les masques et rentrons. Ils me tapotent l’épaule en quittant. Chacun rentre chez soi. Mon mari m’attend à côté de la voiture. Noire bien sûr, pour le symbole. Il y tenait. « Pourquoi rose ? Non chérie, ça ne fait pas sérieux… » Effectivement, ce n’était pas sérieux d’exposer au monde l’éclat de vie qu’Astrid avait eu. Trop bref. Entrée dans le silence, ressortie dans le silence.

Pendant que la voiture démarre, je regarde une dernière fois la stèle. Quatrième rangée, quatorzième colonne. Je salue Astrid. Personne ne me comprend. Notre amour restera entre elle et moi. Et quand je mourrais, tout le monde l’aura oubliée… Une folie me traverse la tête car moi, j’ai le pouvoir d’immortaliser ma fille. Ils diront tous qu’ils ne s’étaient doutés de rien, mais tant pis. Autant que l’importance qu’on me porte, à moi, serve à raviver le fantôme de son souvenir. Si ce n’est aujourd’hui, ma mort ne servirait à rien : il faut que ce soit aujourd’hui. Tout s’illumine dans ma tête. Je pousse le volant de mon mari. Un virage sur la nationale et puis, un ravin.

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