D’un enfermement à l’autre. (3/3)

Elle avait arrêté de compter après le dixième mois.
Pourquoi le dixième? Parce qu’elle n’avait plus assez de doigts sur les mains. Logique implacable.
Les saisons passaient derrière les barreaux et elle s’étonnait de ne pas être plus impacter que cela.

Lorsque la veille, au moment de lui filer son plateau du soir et petit dej du lendemain matin, la surveillante lui avait balancé en fermant la lourde porte  » prépares toi pour demain », sans autre explication, son cerveau s’était mis à bouillonner.

La dernière entrevue avec son avocat au parloir n’avait rien laissé transparaitre d’une quelconque évolution à venir. La procédure d’appel avait échoué, rien qui justifiait d’aller devant la cour de cassation et encore moins la cour européenne des droits de l’homme. Quoique. Les conditions de détention dans cette maison d’arrêt auraient nécessité de la part de chaque détenu une telle démarche. Difficile de cohabiter avec les rats qui grouillent sous les fenêtres, les puces qui élisent domicile dans les matelas, les blattes, tellement grosses qu’elles pourraient presque devenir de petits animaux de compagnie. Rien en tout cas qui nécessitait ou justifiait qu’elle se prépare de bon matin.

La nuit avait porté conseil. A tout le monde sauf à elle. D’ailleurs jour après jour, elle avait ce petit pressentiment que tout se détournait d’elle. Sa famille, c’est à dire sa mère, ses amis, c’est à dire Sabrina, avaient été les dernières à larguer les amarres, blasées du discours  » j’ai pas tué le mioche, c’est lui tout seul, ils l’ont dit à la télé le machin sur la mort subite du truc, j’ai rien fait moi, tain croyez moi ». Depuis sa seule vraie compagnie c’était son reflet dans le miroir.
Le temps n’avait jamais autant suspendu son vol cette nuit là.

Tout y était passé dans sa petite tête. Une grâce présidentielle? Sans savoir que depuis l’arrivée au trône du président, les petites frappes en tout genre purgeraient entièrement leurs peines. Une remise de peine? Mais le peu de calcul mental qu’elle avait encore en magasin lui disait d’aller chercher la réponse ailleurs. Un changement de lieu privatif de liberté? Elle n’avait pas l’âme de rédiger un guide du routard sur les quartiers femmes de France. Le soleil pointait ses premiers rayons matinaux et elle en était toujours au même point.

Elle aurait adoré que le boulanger passe lui apporter une baguette tiède et un ou deux croissants pur beurre. Au lieu de cela, elle entama le pain de la veille, plus proche d’une éponge premier prix qu’autre chose. Le chocolat en poudre additionné de lait en poudre faisait de ce premier repas de la journée une ôde à l’anorexie.
La toilette faite dans l’évier entartré par les années de crasse successive, le brossage des dents, des cheveux, pour un peu et le concours de miss camping 2011 lui tendait les bras.
Alors que son tête à tête avec William Leymergie touchait à sa fin, le bruit toujours aussi désagréable de la porte la sorti de sa torpeur télévisuelle.

-Allez, lèves toi, autorisation de sortie.

– J’vais où ce matin?

– A disneyland bien sur. C’est une sortie familiale. Ah non, j’oubliais pourquoi t’es là. Alors ça doit être pour aller ailleurs. Bon allez dégages, j’ai pas que ça à foutre ce matin.

D’un pas résigné, non sans balancer un regard qui se voulait haineux, elle resta plantée dans le couloir que d’autres détenues s’évertuaient à astiquer comme si le directeur de la prison s’était mis bille en tête de faire de la concurrence au palais des glaces de Versailles.
Suivant comme un petit chien son maitre à travers les dédales du bloc, elle reçut l’ordre une fois de plus de patienter en attendant de passer prendre sa fouille.

Accompagnée d’une nouvelle surveillante, un mètre cube à vue d’œil, serrée comme une paupiette de veau dans son uniforme bleu national, elle se retrouva au dispatche, à quelques encablures de la liberté. Toujours sans comprendre où elle allait, elle ne put retenir un léger sourire lorsque le son strident de la massive porte séparant l’extérieur de l’intérieur annonça l’ouverture de cette dernière.

A peine posé le pied hors les murs que l’ambulance se gara proche des deux femmes. Deux imposants infirmiers en tenue décontractée sortir et saluèrent la maton.
 » Allez, je vous la confie, prenez soin d’elle, elle va nous manquer » dit-elle essayant, comme elle pouvait, de retenir un rire aussi gras que son ventre.

Lorsqu’elle ouvrit les yeux, point d’infirmiers, point d’hôpital.
Emmitouflée dans sa couette, elle entendait en bruit de fond la télé restée allumée une grande partie de la nuit. Elle ne pu réprimer une moue dubitative lorsqu’elle se rendit compte peu à peu du sale cauchemar qu’elle venait de faire.
Coup d’œil sur son téléphone, 2h40. Au prix d’un effort qui seule une mère peut faire en pleine nuit, elle se leva et se pencha au dessus du lit de son bébé.
Dans l’obscurité à peine troublée par la veilleuse Fischer Price offerte par ses collègues de travail, elle resta bouche bée devant ce petit visage bleuté et endormi.

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