Comment j’ai mangé mon frère…

Des soleils incendiaires, rayonnants d’une lumière indigeste me réveillent brutalement. Tenter de me replonger dans mes souvenirs de la veille ne fait qu’agacer encore plus ma migraine.
De l’eau fraîche.
Boire de l’eau fraîche, vite.
De l’aspirine aussi.
Ne plus jamais enchaîner 27 culs secs de vodka à la suite que je me dis.
Prendre une douche.
Se rendormir.
4heures de l’après-midi.
Difficile de récupérer de la veille.
Direction la salle à manger. Dans le salon, mon petit frère installé sur le canapé, scotché devant un programme débile. S’asseoir à côté de lui et engager une conversation, peut-être la dernière. Pour ensuite partir. M’en aller. Loin de tout ça.
Comment vas-tu petit ? Ça va ça va. Je lui demande où sont papa et maman.
« Partis en voyage quelque part je ne sais où, encore ».
2 semaines que je ne les ai pas croisé que je me dis. Et le pauvre gosse est là, livré à l’écran plasma libre de lui injecter toutes sortes d’absurdités dans sa cervelle de môme, tandis que ces crevards de parents s’abandonnent à des déambulations luxurieuses, figures d’un exercice parental fantasmagorique. Chaque fois ils refont le tour du monde. Chaque fois le même manège : hôtels, pilules, yacht, champagne. De temps en temps maison. A croire qu’ils n’ont rien enfanté. Des parents de la pire espèce d’enculés. Mais je divague et je regrette aussitôt ce que je viens de penser, ou de dire à voix haute en présence du petit, je ne sais plus.
Tu es tout seul du coup? Je lui demande. Avec la gouvernante, Rosalia. A ce moment Rosalia est quelque part dans l’immense appartement de 225 mètres carré à dépoussiérer une pièce.
« Je m’en vais Rémy, je ne reviendrai plus. Adieu. »
Il me regarde avec un air triste et perplexe. Soudain, je suis moi-même saisi d’une peine immense. C’en est limite si je ne me dégoûte pas moi-même, comme frappé par la dureté de mes mots. Le pauvre gosse, si innocent, si beau. Merveilleux petit frère.
« Ne me laisse pas Raphaël, amène moi avec toi ». Ses yeux se remplissent de larmes.
Le sale petit morveux, il aura réussi à me faire pleurer. Putain ce que je l’aime tant. Je le prends dans mes bras et le serre très fort. Je sens bien qu’il n’en peut plus de ses parents et que moi dans tout ça j’ai une sacré responsabilité : suis-je le gardien de mon frère ?
Et Rosalia, qu’est-ce qu’on pourrait bien faire de Rosalia que je me dis ? Et comme s’il avait lu dans mes pensées, le petit me suggère de l’attacher avant de la violer sec, sans préservatif ni rien : fume-t-il la même drogue que moi ? Non, sûr que non, mais c’est qu’il a une idée à la hauteur de son désespoir. C’est alors qu’attacher Rosalia m’apparaît comme une idée de génie. Mais finalement non. Non, pas ça. Pas besoin d’attacher Rosalia, juste de lui dire que je vais faire un tour avec le kid. Pas besoin non plus de s’encombrer de valises ou de quoique ce soit d’autre : une carte de crédit et un compte en banque bien rempli suffisent. Le petit a l’air déçu que son idée d’attacher la bonne ne soit pas mise en pratique, mais il prend sur lui, il comprend que ce n’est peut-être pas une si bonne idée que ça. Qu’est-ce qu’il est chou le kid que je me dis.
« Alors salut Rosalia, ciao ciao, on va faire un tour le kid et moi ». Tu parles.
Alors on est parti, l’air bien décidé d’en finir (chacun à la mesure nos tracas respectifs) avec cette vie absurde. Mais à peine notre périple entamé, que figé sur le pallier, je dis à Rémy que « les circonstances manifestes de notre départ, au vue de la contingence qu’elle peut signifier auprès de quelques abrutis qui n’en auront rien compris, exige que nous prenions des dispositions à la hauteur de notre détermination, de notre indignation. Il faut marquer le coup pour signifier notre intransigeance face à cette société qui nous révolte. » Le petit acquiesce, lui et moi on se comprend du tac au tac, c’est qu’il est sacrément futé le môme. C’était une bonne idée de l’emmener avec moi que je me dis.
« Il faudrait sûrement tuer Rosalia grand frère, c’est bien ce que tu veux dire n’est-ce pas ? »
Pas vraiment, mais je n’ose pas le lui dire de peur de heurter sa sensibilité de génie précoce. Aussi je constate intérieurement qu’il m’a précédé dans ma réflexion et qu’un meurtre est certes une entreprise risquée mais qui s’accorde bien avec notre décision d’engager une procédure radicale face à la société. Alors d’accords, faisons le. Je lui dis de m’attendre sur le pallier, car c’est peut-être mieux comme ça. « Sûr » qu’il me répond.
Je m’en vais donc regagner l’appartement familial, siège de tant d’humiliations et d’abominations inoubliables qui ne font que resurgir à chaque fois que je me retrouve face à tous les portraits de famille accrochés au mur, tels des fantômes du passé venus pour me hanter. Bien entendu sur ces portraits il n’y que père et mère. Quant à Rémy et moi, aucun signe de notre fichue existence. Je songe alors à tout ce qu’ils ont pu nous faire subir. Se sont-ils jamais doutés que cette soirée échangiste au sein même de notre luxueuse demeure pût corrompre notre enfance à tout jamais? Et ce pauvre Rémy, 12 ans et déjà qu’il voit ses parents sniffer des panoramas de coke sur la cuvette des chiottes et vivre dans l’opulence la plus manifeste, enculant ou se faisant enculer euphoriquement par des partenaires télescopiques. Tout cela a pris bien des tournures abracadabrantesques ! Moi encore ça va ! J’en ai sniffé des blanches et des moins blanches, mais le pauvre petit ? Ah non pas ça. Tout cela doit prendre fin dès maintenant. Si j’enchaîne scatologiquement une soirée après l’autre et que j’ai déserté les bancs de l’université, c’est probablement de leur faute. Ça ne peut être que de leur faute. Ils vont payer pour tous leurs crimes les…
Soudain, la démarche aguicheuse de Rosalia vient perturber le sillage de mes pensées.

Entre temps, je me suis déjà saisi d’un couteau de cuisine que je planque derrière mon dos d’une main toute tremblante. Ne pas hésiter avant le meurtre que je me dis, surtout ne pas flancher au dernier moment. Surtout…
« Monsieur oublié affaires? » me dit-elle de son joli accent d’italienne.

« Je suis revenu pour te tuer Rosalia, tu entends ça petite catin? »

Elle fait mine de ne rien avoir compris, c’est peut-être une ruse de sa part pour échapper au redoutable meurtrier que je suis, ou alors peut-être qu’elle ne m’a pas entendu, je n’ai peut-être pas parlé suffisamment fort, mais je n’ose pas me répéter, sûr qu’un véritable criminel digne de ce nom ne déclame sa sentence qu’une seule et unique fois. Je constate alors que la petite italienne s’est tout bonnement arrêtée pour dépoussiérer un vase en plein milieu du salon. Elle se penche légèrement et sa courte jupe de femme de ménage se relève jusqu’à la limite de son beau cul bien ferme. Si jeune et si fraîche, ce serait peut-être du gâchis de la liquider comme ça. Je songe alors à une autre éventualité, mais laquelle?
« Quel âge as-tu Rosalia? »
Elle semble hésiter avant de me répondre, puis me confesse qu’elle vient d’avoir 18 ans. La pauvre, si jeune et déjà condamnée à faire la bonne pour des bourgeois tyranniques et échangistes, une chance qu’ils ne l’aient pas encore violé…
A savoir pourquoi, je me dis soudainement que j’aimerais bien lui faire l’amour là tout de suite, sur la carpette animale près du feu en sirotant un vin au goût du rosé du soir. La grande classe. Euphorie sexuelle radicale, mais le temps presse.
Voyons quelles sont les options qui s’offrent à moi :
1. je peux me précipiter sur elle et lui asséner plusieurs coups de couteaux, attendre qu’elle succombe lentement de la douleur atroce de ses blessures, puis forniquer avec son cadavre.
2. je peux monnayer une petite partie de jambe en l’air
3. je peux lui faire la cour et espérer que mes prétentions casanovesques aboutissent à une conjugaison consentante de nos deux sexes, puis jouir à l’unisson!
4. je pourrais tout aussi envisager d’effectuer une manœuvre vraisemblable, n’importe laquelle mais quelque chose de plus éclairé, à la lumière de mon brillant esprit.

Je consens donc à ne commettre aucun meurtre, pas ce soir en tout cas… Il y aura des victimes dans ma chevauchée diabolique, cavalcade épique à l’image d’un Don Quichotte remasterisé sous la forme d’un cavalier des ténèbres, mais pas maintenant. Non, le pire est à venir… Hahahaha ! Je pousse un rire diabolique étouffé au plus profond de mon être puis lentement, je m’assieds sur le canapé, pause mon couteau sur la table basse située en face de moi et d’un signe de la main invite Rosalia à faire de même. Aussitôt je sens la chaleur de son souffle qui s’abat sur mon cou puis je jette un coup d’œil rapide sur son décolleté très audacieux, et c’est alors qu’une érection inopinée gagne l’intérieur de mon jean. Gêné, je tente d’un geste innocent (ou du moins c’est l’apparence que j’espère lui donner) de réajuster mon sexe à l’intérieur de mon boxer. Mais les minutes sont désormais comptées alors je m’efforce de réajuster mes pensées également.
“Sais-tu tout ce que j’ai pu endurer Rosalia mon amour?
Elle me regarde d’un air vide, la sombre idiote mesure t-elle la puissance de mes mots? Je continu :
– L’enfance n’est rien d’autre que le chevauchement de désillusions. Le jour on est amoureux de la petite Camille, reine indétrônable de la cour de récré, la nuit on écrit des poèmes secrets à l’ancre vide sur des carnets invisibles, à destination de cet être désiré qui ne les lira jamais. La vie nous prend de plein fouet, on s’écorche les genoux, apprend à nager, encaisse les boutades incessantes des autres gosses qui vous renient parce que vous êtes le premier de la classe et que vous portez des lunettes. La petite Camille tombe amoureux du ténébreux George, con comme son pouce mais sûr d’être une brute sans vergogne qui se distingue plus par ses pitreries qu’autre chose : ça c’était George. Et plusieurs amours de jeunesse m’ont échappé de la sorte, nourrissant des désirs secrets qui n’ont eu d’accomplissements que dans mes rêves, fantasmes inespérés venus pour consoler ma vie trop dure à encaisser. Et en grandissant c’est le même manège qui se répète : les filles portent des mini jupes qui dansent en toute volupté sous le roulement de leurs culs qui deviennent de plus en plus fermes, de moins en moins innocents. Ces petites putes qu’elles sont par anticipation se moquent de ta sensibilité gravée dans les larmes de nuits passées à pleurer dans ton lit, à t’étouffer la tête dans un gros oreiller et pousser le cri le plus fort que tu aies jamais poussé, parce que la petite Juliette en aime un autre, encore plus con que l’autre abruti de George, la figure rebelle par excellence. Moi bien sûr j’étais trop timide, mais qu’est-ce que je les ai aimées en secret, plus que leurs propres pères, mères. Alors un jour une généreuse accepte de vous dépuceler et conjure à jamais le destin funeste auquel vous vous croyiez livré : et alors on se dit qu’à partir de maintenant elles paieront toute de nous avoir fait pleuré, chacune qui se trouvera sur mon passage goûtera à mon amour autant qu’à mon effronterie, qu’à ma haine diabolique. Ceci n’est pas un cri Rosalia, c’est une révolution. C’est la revanche de tous les cœurs solitaires en manque de reconnaissance pour tout l’amour qu’ils offrent en secret.”
C’est alors que je marque un temps d’arrêt, heureux de constater une lueur dans les yeux de Rosalia. Je décide de poursuivre :
“Tu vois Rosalia, hier je criais au scandale, honteux d’être un petit bourgeois sans idéal, se contentant de soirées bien arrosées pour oublier ce que j’étais vraiment. Ce matin je jurais d’assassiner mon père et ma mère pour nous avoir laissé moi et mon petit frère, nous soumettre à l’anarchie nouvelle qui règne en ce monde, le règne du superficiel, le règne de la luxure, de la dépravation de l’âme. C’est que ma révolution est bien plus vaste que ce que j’ai pu te laisser entendre précédemment mon amour Rosalia. En fait, le changement ne peut être conduit sans l’audace de révolutionnaires bien déterminés à détruire tout le mal qui tue les hommes : je parle d’actions brutales, marquantes, quelque chose que personne n’oubliera… Je sens la haine monter en moi Rosalia et il faut que je te le dise, j’ai d’abord eu envi de te tuer. Mais non, finalement non. Tu dois avoir la chance de te soumettre, soit tu es avec moi, soit tu es contre moi. J’ai décidé de mener la lutte alors je ne te le demanderai qu’une seule fois : veux tu te joindre à moi? Si oui, je peux t’affirmer que ton combat à nos côtés ne sera pas vain, car moi et les innombrables fantômes du passé qui m’habitent, ainsi que tous les cœurs perdus en Atlantide, pouvons te l’affirmer : plus rien ne nous arrête. »
« Je te suis », s’est-elle contentée de répondre.

*
Quelques heures plus tard…

La combinaison inopportune de quelques drogues aux effets secondaires manifestement éprouvants, avait eu certaines conséquences disons le très regrettables sur ma personne. En effet, j’avais en l’espace d’une journée tué mon petit frère avant de manger son cadavre, m’était tranché l’auriculaire pour m’assurer que je ne rêvais pas, tout ça avant d’abattre Rosalia d’un coup de revolver alors que j’essayais de viser une pomme placée sur sa tête. Enfin, j’avais mis le feu à l’appartement.
Bon, si cela peu consoler les quelques lecteurs déjà emprunt d’un certain dégoût à la seule évocation d’un fratricide puis d’un fratriphage, je vous rassure tout de suite : je n’ai jamais eu de « petit frère » et le personnage évoqué plus haut sous cette appellation n’est rien d’autre que mon chien Rémy, un brave caniche dont l’identité a jusqu’à lors été maquillée dans le seul but de surprendre le lecteur en faignant par la suite un acte de cannibalisme. Quoi qu’il en soit j’ai tout de même mangé mon chien. En ce qui concerne Rosalia, j’aimerais pouvoir vous affirmer qu’elle n’était qu’un quelconque primate ou un vulgaire crustacé, mais il s’agit bel et bien d’une humaine dont la mort est quant à elle tout à fait accidentelle, cette dernière ayant accepté de participer de son plein gré au jeu de tire-à-la-pomme évoqué précédemment : une mort certes regrettable je vous l’accorde.
J’avais donc en ma possession un révolver, quelques réserves de coke, une bouteille de Whisky et des centaines de milliers d’euros en espèce récupérés dans le coffre de mon père, qui pour récolter une somme pareille s’était livré jusqu’à lors à des activités illégales dont je n’évoquerai pas la nature dans cet épisode, de peur de perdre la vedette de mon propre récit. Dans pas longtemps les flics seront à mes trousses, ou peut être pas, dans la mesure où l’on pourrait imaginer que je sois mort dans l’incendie… ou alors la présence de mes cendres était impérative pour qu’ils eussent pu formuler cette hypothèse?
Ou alors non?
Bref, je prenais la route.

Dave Mb

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