Amour infecté

 

Le minuscule port de l’ile Hunter était bien vide, un soleil
éclatant effleurait la petite ville balnéaire de ses rayons réconfortant. Nous
étions, depuis quelques mois perdu dans le pacifique, disséminés dans cette infime
partie du globe. Une île, au départ paradisiaque, d’une centaine de kilomètres
de circonférence. Je n’ai jamais eu le temps de me pencher sur la topographie
et autres informations importantes de cet endroit, en effet, largué ici par le
gouvernement japonais comme un sac poubelle gênant, je n’étais pas ici de mon
plein gré.

 Je déambulais seul
sur une digue de bois humide, le clapotis des fine vagues sous mes pieds
berçaient agréablement les craquements sourds des planches épaisses. Je
longeais quelques bateaux, barques et petites embarcations qui mouillaient le
long du quai. Alignés et disciplinés, ils attendaient leurs propriétaires qui,
tel des animaux abandonné, caressaient l’espoir de les voir apparaître au loin
pour de petites escapades au large. Ils tanguaient d’une manière harmonieuse
sur le remous léger de la mer, s’échouant sur les pilonnes gras et cerclés de
milliers de coquillages culottés. Autour de moi, il n’y avait que le néant,
aucun humain ne renvoyait un bonjour ou sourire comme avant, de simples
politesses renvoyées afin de préserver le peu de dignité qu’on nous avait
pitoyablement laissée. Quelques vielles masures, encore habitées par des âmes passionnées,
vieillissaient sur la côte désertée. Les vitres, pour certaines ouvertes,
étaient tachetés de sels fins déposés par les brises marine. Les volets de bois
rongés  restaient coincés sur les murs
crépis et sales. Certaines entrées béantes, laissaient accessible les
témoignages de pêcheurs solides d’en temps, certains filets dégueulaient sur le
perron de ces petites bicoques modestes. Je pensais un court instant ce qu’ils
sont tous devenu, tous ces hommes que le gouvernement a délogé pour changer
cette ile paisible en camp de prisonniers souffreteux. L’air était doux,
l’odeur de marée iodée emplissait mes narines, je marchais nonchalamment,
dévoré par la tristesse de ne plus revoir ma fille, ma famille. Je ne faisais
plus attention aux craquements et entrechoquements des épaves rouillées qui
observaient ma promenade nostalgique. Je décidais de prendre la direction d’une
jetée qui s’avançait  vers un horizon
magnifique, une sorte, pensais, je de me rapprocher de chez moi a quelques
milles de là, une forme de plongeoir ou la continuité ne serait rien d’autre
que la liberté. Au bout de cette digue, il y avait un bateau de pêche protégé
de plaques de fers rouillés. Plus épais et plus volumineux que d’autres, il se
tenait là, à l’écart des autres comme si, comme moi, il voulait se rapprocher
d’un départ qui ne se ferait jamais. Il tanguait plus intensément que les autres,
il paraissait un animal se débattant violemment afin de se libérer de chaînes
invisibles. Des coups résonnaient sur le pont mais, les grandes taules de la
coque empêchaient mon regard curieux. Le petit navire étrange était immatriculé
de chiffres et aucun nom de baptême n’y étaient gravés, je trouvais ça triste. Des
restes d’antennes cassées et deux ou trois paraboles adroitement sur élever
scrutaient l’horizon attendant un signe de vie. La peinture grise défraichie et
les armatures corpulentes ne donnaient plus l’image d’un petit navire de pèche
classique, on aurait plutôt dit une embarcation militaire modifiée. Aucunes
traces d’armements lourds sur la structure n’accompagnaient ma réflexion, pas
de traces de canons ou mitrailleuses lourdes sur l’épave. Je ne me souvenais
pas l’avoir déjà vu, pourtant cette promenade je l’avais déjà faite des
milliers de fois et les épaves environnantes m’étaient plus ou moins
familières. Je longeais la coque  en espérant
trouver un interstice me permettant de regarder à l’intérieur. En me
rapprochant de la proue, une faille dans la coque s’offrait à ma curiosité,
assez grande pour passer une tète humaine. Cette ouverture inopinée non loin de
la proue, attestait d’un choc violent. J’introduisais lentement ma tête à l’intérieur
de la fissure en faisant attention de ne pas m’entailler sur les bords
tranchants et rouillés de la plaque meurtrie. Mon regard fut très vite attiré
par une forme sombre gesticulant sur le plancher mouillé. Je reconnaissais
cette forme étrange, c’était un orque, le mammifère à la peau sombre et
brillante ne dépassait pas le mètre. Comment était-ce possible ? Peut-être
que c’était un bébé échoué par accident lors d’une grosse tempête, se débattant
pour repartir dans l’eau ! Serait-ce le bateau d’un pêcheur peu
scrupuleux ? La traque aux gros mammifères marins était interdite depuis
les années dix-neuf cents quatre-vingt et dix-neuf cents quatre-vingt-dix, mais
bon, il était vraisemblable qu’un petit nombre d’épaulards continuent d’être
chassés par certains irréductibles contrebandiers. L’animal agonisait, ses
coups sur la paroi provoquaient des heurts terribles, c’était donc ça, ces
bruits sourds qui résonnaient violemment. Il fallait faire vite, je devais tout
faire pour le sauver de cette agonie certaine et terrible. Je pris une planche détachée
du quai pour m’en servir de barre à mine afin de replier les bords saillants et
acérés de la déchirure afin d’éviter une blessure fâcheuse. J’avais agrandie le
trou sur un bon mètre de circonférence, je ne pouvais pas passer en restant
avec cette corpulence d’adulte, je décidai donc de prendre la forme,
douloureuse mais inévitable, de la petite fille que je connaissais si bien. Je
pris donc la forme d’une enfant de cinq ans pour accéder au pont du navire.

J’ai été exilé sur cette ile avec quelques anciens collègues
de travail qui habitaient non loin de l’usine nucléaire de Fukujima, à une
centaine de kilomètres de Tokyo, au Japon. J’étais ingénieur en systèmes
électriques pour réacteurs atomiques. Suite à l’accident survenu à cause des
caprices de dame nature le onze mars deux mille onze, nous avons été invités à
rester chez nous, ainsi, la centrale qui, sous menace de radio activité, a été
placée sous zone militaire et donc en quarantaine le temps des réparations. Je
vivais avec ma fille, Miléna, dans une petite maison traditionnelle aux abords
de l’usine, nous écoulions des jours tranquilles dans ce village construit en
quasi-totalité pour les nombreux salariés de cette immense entreprise. Le jour
ou le réacteur s’est effondré,  un nuage
à forte densité s’est aussitôt formé et, suite à de mauvais calculs de
spécialistes, il a contaminé avec vélocité, la petite ville ouvrière incluant
l’école de ma fille. L’alarme retentissait mais, il était trop tard. Dans
l’urgence, la folie et la peur avec aussi contaminé la contrée, sorti avec hâte
de mon véhicule, j’ai récupéré ma fille dans les bras et couru vers les abris
militaires pour se protéger mais étant informé trop tardivement, la radio
activité avait fait son effet, je m’allongeais au sol car, pris de douleurs et
de convulsions mes jambes ne me portaient plus, j’avais l’impression que mes
organes brûlaient à l’intérieur. Je serai ma fille contre moi, elle gesticulait
de souffrance. Je me redressais avec difficulté pour pouvoir repartir et c’est
à ce moment que l’impensable arriva. J’ai eu l’horrible stupéfaction de voir
mon corps ingérer celui de ma fille, sans que je puisse repousser ou retirer ma
petite âme, elle se faisait ronger, avec ses vêtements, par ma propre chair,
j’ai vu son regard effrayé avant de finir dans mon corps qui l’avait engloutie monstrueusement.
Impuissant face à ce cauchemar j’hurlais en m’arrachant les vêtements et
essayant de déchirer la peau de mon ventre qui était revenu à la normale. Le chagrin
et le désespoir atroce m’effondra sur le sol. Mes yeux pleins de larmes,
fixaient un groupe de soldats japonnais qui accouraient vers moi, ils étaient emmitouflés
dans des combinaisons pales et larges, des masques à gaz proéminents couvraient
leurs visages. Ils m’enfoncèrent une aiguille large et désagréable, un liquide brûlant
parcourra mes veines. Je tombais aussitôt dans un profond coma avec comme seule
image, celui du regard de ma fille pesant d’incompréhension et de souffrance. Je
me réveillais dans une minuscule chambre fermée de toutes parts par des voiles
de plastiques blancs. Ils ont pratiqué de nombreux examens mais, ils semblaient
ennuyé par les conclusions inconcevables des résultats jusqu’au jour où, un
professeur, un allemand au fort accent, me logea dans une chambre plus étroite
et m’observa pendant un mois entier. Il me regardait fondre en larme des que
mes médicaments ne me faisaient plus d’effets, me tordre de douleurs a chaque
souvenir de cette effrayante vision et il m’observait vomir de culpabilité et
de dégout à tous nos entretiens. Quelques fois, pour me rassurer, il me confiait
qu’il ferait tout pour trouver une solution mais, a quoi bon, j’avais tué Miléna,
et personne ne pourrait me la rendre …

Certains bruits de couloirs et débats enflammés en salle de
pause d’infirmiers militaires, j’étais un des rares à avoir survécu aussi
longtemps dans cet hôpital étrange. J’aurai préféré mourir de suite après avoir
ingérer ma petite fille. De nombreuses fois, j’ai voulu me donner la mort
mais une petite voix chuchotant dans ma tête, m’arrêtait a maintes reprises, je
ne pouvais pas me tuer car, quelque part elle vivait en moi. Une nuit je me réveillais
en sursautant, je suffoquais et comme enfermé dans un cercueil blanc, j’étais coincé
dans le fond de mon lit. Le professeur qui était de garde cette fois là, accouru
pour me délivrer et en enlevant les draps qui me recouvraient, recula et tomba à
genoux de stupeur. J’avais pris la forme de ma Miléna, je pensais comme un
adulte mais, mon corps s’était changé en celui de ma fille chérie. Je hurlais
d’effrois, je courrais partout dans la chambre en cassant tout de colère.
Quelle punition le seigneur m’avait-il infligé ? Après quelques semaines
de nouveaux tests plus secrets, le professeur me donnait ses conclusions, il
avait nommé ma malédiction, le syndrome de Laurentys, comme son nom, en gros, c’était
la fusion et transformation, plus ou moins contrôlé, de molécules de même souche.
Sous l’influence de la radio activité Mes particules, plus solides et plus
nombreuses, ont capturés celles de ma fille. Plus scientifiquement, c’était de
la bio métamorphise consciente. J’avais le pouvoir de modifier mon apparence,
soit je gardais mon aspect d’homme soit, je pouvais prendre celui de mon petit
amour tout en conservant mes fonctions intellectuelles d’adulte.

Cela faisait Un an qu’ils m’avaient envoyé sur cette ile,
d’autres cas de malades y séjournaient en attendant une guérison providentielle.
On nous parachutait des denrées et autres objets nécessaires à notre survie sur
cet îlot minuscule. Chaque jour qui passaient, je croisais certains humains qui
erraient ou qui mouraient dans des souffrances diverses et je me disais souvent
que mon tour arriverai et ainsi cela achèvera mon supplice. Je ne ressentais
aucune douleur, je n’étais  pas tombé de
malnutrition ou autres infections étranges. Je rêvais de partir de là mais en même
temps, finir mes jours ici ne me dérangeait pas, car la culpabilité me
rongeait. Pour le moment, ce bateau étrange et cet animal agonisant attisaient
ma curiosité. Ma fille n’aurait pas voulu laisser cet épaulard minuscule mourir
comme ca.

A chaque transformation, je ne pouvais contenir mes larmes,
aussi discrète soient elles, je me morfondais de l’intérieur. Je vivais à la
place de ma fille, une vie que je lui avais arrachée. Je me redressais sur mes
frêles jambes d’enfant, en me rapprochant de l’animal, je reprenais forme
adulte. Le mammifère se calmait à mon approche. Je tendais vers lui ma main
pour le rassurer et j’évitais tous gestes brusques pour ne pas envenimer la
situation déjà critique.

–         
Doucement
mon grand, je vais t’aider, calme toi !

Il me fixait de son regard effrayé. Un seau usé mais encore
entier était posé dans un coin, je me précipitais pour le ramasser. La saleté
et le temps avaient constitué une couche d’algues et de fines pourritures qui collaient
l’objet en plastique sur le pont et ainsi, me demandaient un peu de force pour desceller
l’objet normalement facile à saisir. Je récupérais aussi une cordelette qui
entourait avec fatigue un vieux piquet appuyé sur la cale condamnée. Je liais
les deux éléments et lança d’un geste sûr, le seau dans l’océan afin de récupérer
de l’eau et ainsi le verser sur l’animal agonisant, mon geste fut accueilli
avec satisfaction, en effet l’animal paraissait plus détendu. Je répétais
plusieurs fois le geste de survie afin de me donner une marge pour réfléchir à
la façon de le remettre à l’eau. Je tentais de le prendre par la queue afin de
le tirer par-dessus bord mais il devait avoisiner les trois cents kilos, donc très
vite, à bout de force, je tombais à genoux avec des douleurs aux bras et au
dos. Le pont commençait à se remplir d’un filet d’eau à force de lui jeter des
seaux sur le corps. Un crissement désagréable éveilla mes sens, mes yeux se
portaient sur la porte de la cale qui me semblait pourtant condamné. Avec
difficulté, la porte scellée crissa et un homme apparut devant nous. Je
resserrais l’anse du réservoir entre mes doigts tétanisés, les muscles de mon
bras étaient bandés ainsi, si le besoin se faisait ressentir, je pouvais
frapper l’inconnu avec l’objet en plastique épais. L’île était petite et il ne
me semblait pas avoir croisé cet homme étrange, un robuste rouquin, ses cheveux
mi- long hirsutes, il arborait une barbe plutôt sale et broussailleuse. Il
s’approcha de nous et tendit les bras en l’air et d’un rictus moqueur,

–         
Houlà mon
ami, faut pas rigoler avec un seau chargé ! le coup peut partir à tout
moment !

Je ne pouvais pas m’empêcher de rire ce qui calmait
l’atmosphère pensante. Il posait les yeux vers l’animal qui restait figé en
voyant l’homme s’approcher de lui. L’étrange marin était vêtu d’un vieux tee shirt
rempli d’huile et de cambouis, son bermuda délavé arborait des franges
disgracieuses à chaque extrémité et des taches délavées témoignaient de l’âge
avancé du vêtement. Il caressa l’épaulard et leva la tête vers moi.

–         
Allez !
on tire à l’intérieur, j’ai un super studio pour ce beau jeune homme en
attendant de le remettre à l’eau.

Il se plaçait près de la proue et ouvris une grande trappe
qui donnait dans un aquarium pour grand gabarits en plein milieu de la cale.
D’un haut du bassin de fortune qui faisait quand même trois bons mètres de long
sur deux, on pouvait voir l’état d’abandon dont souffrait le navire usé et
rongé par des algues et autres usures du temps. Je frissonnais, l’eau un peu
jaunâtre du bassin me paraissait des plus malsaines, mais nous n’avions pas le
choix, l’animal souffrait. Nous tirions la queue de l’épaulard et nous le fîmes
glisser vers le bassin non sans mal. Dès sa chute dans l’eau ambrée il semblait
aller mieux, nous le regardions quelques instant car, lui comme moi, avions des
doutes sur l’eau de cet aquarium étrange. Il aurait été dommage que l’animal
meure dans cette eau infestée de bactéries en tout genre. Je me tournais vers
le marin pour le remercier et ainsi voir avec lui la suite de l’aventure mais
il avait tourné les talons et  passa de
l’autre côté du bastingage en enjambant avec vigueur la balustrade de bois
anciennement vernit, je voyais  sa tête
dépasser du trou où je me suis faufilé et il braillait.

–         
Je vais
jeter un œil sur une ancienne grue qui servait à décharger le navire, depuis le
temps elle a bien pourrie ! je vais essayer de la faire repartir.

J’acquiesçai de la tête et décida de descendre dans la cale
afin de tenir compagnie à l’animal. Il me fixait et à chaque mouvement, ses
yeux me guettaient avec attention. Je posais mes mains sur la vitre épaisse et
grasse, et avec quelques mots je lui promettais de ne pas le laissais tomber.
Je ne ferai pas la même erreur qu’avec ma fille, elle me le pardonnera pas
pensais- je. Je parcourais du regard les alentours de la cale ou était
entreposer ce bassin énorme. Des algues vertes et jaunes et aux formes étranges
recouvraient les parois du navire, dans un coin, des épaisses caisses de bois
et de métaux épais et rouillés étaient tombés maladroitement et bouchaient une
entrée d’où une forte odeur de moisie et des bruits bizarres émanaient. Je
m’approchais et forçant sur les caisses pour les déplacer, je m’apercevais vite
que c’était trop lourd, même le marin ne pouvait les bouger c’était certain. Je
cherchais un moyen pour les bouger un peu mais rien à faire. Par contre, dans
un petit renfoncement, une ouverture sur quelques centimètres se présentait,
une enfant pouvait s’y glisser. Il m’était facile de m’y faufiler d’autant plus
qu’un filet d’eau gluant et gorgé d’algues passait en son centre. Je me
métamorphosais rapidement en m’enfonçais dans le trou crasseux.  J’atteignais une grande pièce ou des
aquariums bien plus petits mais de tailles relativement imposante y étaient
rangés. Ils étaient tous éclairé de l’intérieur, ce qui mettait en exergue
toutes les bactéries qui vivaient là, au milieu des laminaires de formes étranges
et de couleurs repoussantes. Des néons grésillant éclairaient en discontinu
cette pièce malodorante. L’ambiance était menaçante, j’avais des frissons à
marcher au milieu de ces bassins dégoutants où les fonds étaient crasseux, pour
certains l’épaisse paroi avait explosé suite à des chocs. Mes chaussures baignaient
dans le filet d’eau verdâtre et visqueux, mes pas craquaient sur certains bris
de verres cassés qui jonchaient le sol détrempé. On pouvait penser qu’il se
tenait ici, des expériences et observations de flores sous-marines. Maintenant
la moisissure avait quasiment tout recouvert et livrait une bataille acharnée
contre les bactéries qui s’en nourrissait. Sans trop le vouloir je marchais en
plein milieu d’un écosystème. Mon regard s’attardait sur une algue qui dansait
dans l’eau, je fus interpellé par sa forme originale, une forme de cheval, un
hippocampe algue. Il se dandinait avec le mouvement léger du navire qui
tanguait légèrement. Si j’étais resté plus longtemps à l’observer, il m’aurait
certainement endormi à mon tour. Soudain, je sursautais, un ricanement se fit
entendre, un rire étouffé, tel un enfant qui se cachait et gloussait de sa
farce. Je me penchais vers le fond de la pièce ou un aquarium avait été
éventré. J’avançais lentement et plus j’y allais, plus les aquariums semblaient
plus épais. Dans un petit réceptacle rempli d’eau, une algue minuscule en forme
de visage humain, semblait dormir. Elle aussi, se dandinait avec un mouvement
soporifique. Un visage fin, de jeune femme somnolant au grès de cette danse
envoutante du navire que je pensais fantôme. J’étais envahi par la terreur mais
ma curiosité était plus grande encore. Les rires se rapprochaient à mon
approche. Une hilarité sarcastique qui continuait sans arrêt et sur chacun de
mes pas s’intensifiait. Je m’avançais vers le fond.

–         
Il y a
quelqu’un ? Arrêtez ! qui êtes-vous ? 

La risée devenait plus intense, une sorte d’éclat de rire
nerveux qui me glaçait le sang. Un aquarium était cassé et se trouvait en
travers du mince couloir et me bouchait la vue, je penchai ma tête sur le côté
pour voir derrière et soudain un visage verdâtre se pencha en même temps que
moi et s’éclata de rire en me postillonnant le visage. Je poussais un hurlement
et tomba à la renverse. Je m’essuyais et vit une algue de ma taille d’enfant
qui avait poussé ici dans le couloir, se nourrissant des moisissures et bactéries
alentour. Elle avait une forme de plante grouillante avec un visage de femme
affreuse arborant un sourire nerveux continuellement. Elle me fixait et riait
en me voyant terrorisé. Je me relevais et couru vers la sortie pour rejoindre
l’épaulard et le marin. J’étais accompagné de son rire atrocement désagréable.
Je n’avais qu’une peur, c’est qu’elle soit derrière moi pour m’attraper. Je me
glissais rapidement hors du trou et me réfugiais contre la paroi du bassin ou
l’épaulard se trouvait. Je reprenais ma forme d’adulte mais je n’étais pas plus
rassuré. Je bloquais le trou avec une caisse usée dans le cas où la créature
agaçante venait à nous rejoindre. Je me tournais vers le mammifère pour me
rassurer et attendre le retour du marin. Plusieurs fois je regardais fugacement
l’ouverture condamnée pour bien être sûr que l’algue ne pouvait pas venir vers
moi. J’entendais un doux murmure vibrer dans la pièce, Je plongeais mon regard
dans le sien, j’étais attiré vers l’animal. L’épaulard voulait-il communiquer avec
moi, me rassurer ? Me remercier ? Je me collais à la vitre pour mieux
entendre. Je buttais sur quelque chose au sol, je voulais regarder où j’avais
mis mes pieds sous le bassin mais, un tentacule sortie du corps de l’épaulard
m’entoura la gorge subitement et serra lentement. Je voulais m’en sortir mais
impossible de sortir de son étreinte, l’appendice épais enroulait mon cou et
avec cette effrayante douceur reptilienne, enfermait le reste de mon corps. La mort
m’avait rattrapé, enveloppé dans ce cocon humide et étouffant,  je puis voir au sol le marin, la tête arraché,
son corps désossé et trempant dans son sang encore chaud. J’avais longtemps
pensé que nous étions les seuls à avoir été touché par les retombés nucléaires de
fukujima mais la faune et la flore aussi, nous les avions oubliés et ils
voulaient dorénavant nous le faire payer. Je cessai toute forme de volonté de
vivre, je préférais attendre la mort, étouffant lentement sous le joug puissant
de cet animal que je pensais avoir sauvé. Pendant mon dernier spasme de vie, j’avais
pour seule consolation, l’image de ma fille que j’allais rejoindre et qui me
tendait les bras.

 

 

 

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